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75 ans de silence (extrait) - Linda Bastide

75 ANS DE SILENCE se situe entre 1905-exils et déracinements des aieuls Sachs et Knobel- et 1982 année du décès de Rifka. Avec ce récit, Linda n’a pas voulu faire œuvre d’historienne puisque l’une des armatures de son roman est l’autobiographie.

« Il était une fois notre vie » que Rifka née Sachs, sa belle mère polonaise, anglaise, apatride puis française, lui a raconté. Son éternelle fuite avec Jacob Knobel depuis leur Pologne natale, passant par la Palestine ; jusqu’à Paris où ils sont raflés et emprisonnés pendant cinq ans, séparés, dans des camps de rétention, chacun otage, pour servir de monnaie d’échange et de

garantie de paix avec L’Amérique.

« Mais que se passait il donc en ce 5 décembre 1940 ? Rien de spécial pour cette petite famille. La courte nuit d’hiver avance un dernier rayon oblique sur le parquet de la chambre . Il est cinq heures, Paris éteint ses réverbères . Le rituel des Knobel est en place : Rifka se lève chaque jour à l’aube, en même temps que son Jacob qui file vers la boulangerie rue Julien Lacroix, responsable qu’il est de la promenade matinale du chien râtier, de l’ouverture et de la mise en ordre de la boutique, du bonjour au premier client. Puis elle donne à Bernard son premier biberon du matin...

Bernard me répète pour la centième fois ce que mémé Derasse (une voisine) m’a déjà raconté mille fois.

Que les gendarmes français sont arrivés en douce, sans faire craquer une seule marche de l’escalier, comme s’ils marchaient avec des pantoufles. Que mémé Derasse qui avait pourtant l’ouie fine ; elle a rien entendu ! Mais que tout à coup ils ont fait un raffut du diable, tapant sur la porte comme des malades, à réveiller Paris tout entier. Qu’elle a surgi de son perchoir, qu’elle les a vus, qu’elle s’est penchée sur la rambarde, et qu’elle a crié comme «Une» qu’on écorche : c’est quoi ce boucan ? Qu’est ce qui se passe ? Y a le feu ?


Et puis elle a plus rien dit : elle a vu Jacob sortir de l’appartement, encadré par deux gendarmes .Il disait rien, il était blanc, si blanc que j’ai cru qu’il allait tomber raide ! Juste derrière, elle a vu Rifka ... avec quelque chose qui ressemblait à un fichu dans le creux du bras, et un sac bourré à bloc dans l’autre main. Un gendarme de chaque côté, Rifka tapait sur la poitrine des militaires. Mais elle disait rien non plus, elle se souvient très bien ... Mémé Derrasse, elle a hurlé bêtement quelque chose comme « Mais c’est pas possible Madame Knobel ! Où c’est qu’on vous emmène comme çà ? C’est pas humain ! »...