Rechercher

Dialogue avec un gloss à la framboise

Tolbiac Juillet connait un joli succès en France. Son auteur nous en offre un extrait en ce lundi matin de février. Entrez quelques minutes dans l'univers particulier du personnage créé par Cédric Blandelot dont Amélie Nothomb écrit : "Tolbiac est un personnage merveilleux. J'ai adoré l'accompagner dans ses aventures pour le moins extraordinaires"

Mesdames, Messieurs, je me présente, je m’appelle Tolbiac Juillet. Je suis une croche comme on dit dans le milieu. Un vide-gousset, un filou, un bonneteur, pour les anciens. Un enfoiré de voleur à la tire selon la police. Et un pickpocket, contre qui l'on met en garde dans le métro. Vous aurez beau dire, vous aurez beau faire, vous ne quitterez pas cette rame en possession de tous vos effets personnels. Ainsi va la vie. Et merci pour votre contribution. Si tu peux me casser la gueule ? Pas possible, compte tes doigts, ils sont déjà dans ma poche.


Fréquemment, ça me prenait. À peine assis dans le métro, je fermais les yeux et me mettais en scène dans le plus grand numéro d'escamotage qui soit. Debout au milieu du wagon, la voix claire et le regard en mission, j'avertissais mon assemblée. Dans mon fantasme, la station suivante n'arrivait jamais. Je louvoyais entre les passagers et les détroussais sans vergogne de mes doigts câlins et mal intentionnés. Eux ne bougeaient pas d'un cil, médusés par ma dextérité.

Après avoir tout raflé, le métro s’arrêtait enfin. J'en descendais sous les applaudissements. J'avais lu un jour que la plupart des escroqués répondent à une demande inconsciente, mais bien réelle de l'être. Je leur apportais satisfaction, rien de plus.

Juste avant la fermeture des portes, je signais mon départ. La passe de l'homme masqué jouissait d'une formule bien pompeuse. C'était un tour assez simple en vérité. Je levais la main gauche et y déposais un souffle magique. Une pièce apparaissait. Il était temps de récompenser mes fans. Je la leur lançais. C'est alors qu'ils découvraient de concert que leurs poches étaient vides. Une clameur remontait jusqu'à moi. Au voleur, ils criaient.


Station Saint-Michel, il m'en restait cinq avant de descendre. Avec ma paire de babouches aux pieds et le macaron de l'aéroport Charles de Gaulle collé au cul de ma valise, on me rangeait facilement parmi les touristes. Détrousser une rame entière relevait de l’impossible, pour autant, la tête légèrement inclinée, je cédais à une vieille habitude et déchiffrais mes contemporains. Leur tenue, leur posture, les rêveurs, les anxieux, puis les autres : des coquilles vides, entretenant un semblant d'activité cérébrale, un sudoku sous le nez.

Ma voisine de banquette, une jeune Japonaise, était d'une autre espèce. Elle possédait des cils recourbés et des pupilles dégoulinantes de candeur. C'était la version bridée de Bambi. La lanière de son sac à main était trop longue et le fermoir mal ajusté. Je ne lui donnais pas la semaine avant qu'elle ne se fasse filouter. Sur ma droite, un grand type était adossé à la vitre. Il portait son élégance avec raffinement et son smartphone avec un désintérêt semblable à ceux qui houspillent la technologie tout en s'équipant du modèle dernier cri. Il enfouit son appareil sans précaution au fond de sa poche. Celle-ci était en lin, légèrement froissée, pas de rabat, si large que l'on aurait pu y glisser une péniche. L’homme qui lui faisait face était plus petit, râblé, un genre de représentant de la race des livreurs de placoplâtre. Lui arborait une jolie montre : bracelet métal, fermoir à boucle déployante, un délice d’accessibilité, une passe à deux doigts, clic-clac, dans la besace. Comme un réflexe, j'avais déjà replié ma veste autour de mon bras. Un voleur ne montre jamais ses mains.


Station Saint-Sulpice. Pour ne pas tenter les pickpockets, pensez à bien fermer votre sac et surveillez vos objets personnels ». La RATP fêtait mon retour. Quel honneur. Cette annonce je la connaissais aussi en anglais et en italien. La version française me surprenait toutefois par sa faculté à faire culpabiliser la victime. Ça en disait long sur l’état d’esprit de toute une nation. Au moins, la version anglaise avait la courtoisie de commencer par « Beware of pickpockets », ce qui littéralement se traduit par « méfiez-vous des pickpockets ». Autrement dit pensais-je, méfiez-vous de moi. Il se pourrait bien que ce soir, je paie ma tournée avec vos biftons.

Station Saint-Placide. Le géant au smartphone descendait. Ça tapait fort dans ma poitrine. L’adrénaline se répandait. J'avais la chimie mauvaise et retrouvais l’instinct d'une saloperie de fauve. Sans même m'en rendre compte, je foulais le quai. Avec sa tête de plus que la ligne d’horizon capillaire, aucun risque que je le perde. Le plus inconfortable étant de slalomer avec ma valise. Mon entreprise s'avéra aussi vaine que ridicule et je cessai ma poursuite au pied d'un escalier. Subitement las et réaliste... Je déconnais à plein tube. Taper ce bonhomme ainsi encombré tenait de la faute professionnelle. En cas de fuite, j'aurais été obligé de tout abandonner sur place.

Le Club avait résilié mon contrat. On m'avait méprisé et transformé en chômeur aigri. Il ne me restait plus qu'à raisonner ma colère et attendre le métro suivant. Une vieille dame passa devant moi. Ma mine déconfite l'inspira.

– Vous vous sentez bien jeune homme ? s'inquiéta-t-elle, dans un souffle de gentillesse parfumé à l'eau de Cologne.

– Parfaitement bien, ai-je baratiné.

Décidément, toute ma vie j'attirerai la sympathie des grands-mères. Je n’aspirais pourtant qu'à être ignoré d'elles comme de tous. J'aurais aimé avoir la lippe méprisante, l'air dur et détaché. Une tronche à vous faire changer de continent. Au lieu de ça, je traînais une de ces gueules de gentil garçon, avec mes fossettes et mon air de connard magnanime qui tente de faire reculer la courbe du chômage. Et encore, paraît-il qu'avec le temps je m'étais mâtiné d'un charme canaille comme disait mon adorée et regrettée Rustrelle. Avoir grandi dans un cabaret de magiciens, entouré d'artistes qui illusionnent, truquent et bonimentent jusque dans leur propre sommeil, n'y était sans doute pas étranger.

Il y a encore une semaine, le Club c'était tout un pan de ma vie. C'était Le Club. Le job rêvé pour un énergumène de mon espèce incapable de vivre loin de son sac à dos. Six ans auparavant, j’avais intégré l'équipe d'animation et endossé le costume de magicien. Marchand de rêve sur la grande scène dans dix-sept lieux paradisiaques. Une vie de milliardaire à poursuivre l'été sur les deux hémisphères. Un semblant de vie seulement... Car dévoués corps et âme et endoctrinés à l'usure, nous n'en faisions jamais assez. À Bali, après le passage de l'ouragan Teddy, j'avais sillonné le Club pendant des jours pour réparer tout ce qui pouvait l'être. À Phuket, j'avais rempaillé une dizaine de cases. Ailleurs, on avait fait de moi un plombier, un jardinier. J'avais aussi repeint le fond d'une piscine et préparé des litres de cocktails. Toujours sur mon temps libre. Le message était clair : nous étions une famille et nous nous serrions les coudes. Tout simplement car ce n'était pas nos vacances.

En tant que magicien, mon niveau était appréciable, mais j'avais toujours manqué d'ambition. À La Fenêtre de Dieu, le cabaret où j'avais fait mes classes, la philosophie était de dépoussiérer les vieux tours. Toutes les routines à base de pièces, de foulards, de balles en mousse, de cordelettes, de cartes et autres variantes des anneaux chinois. Depuis, je les maîtrisais à la perfection. J’excellais surtout dans l'habillage. Dans la verbalisation et les boniments indispensables pour détourner l'attention, séduire et vêtir l'illusion de vérité.

J'avais vingt-cinq ans pour ma première au Club. C'était au Portugal, dans la région de l'Algarve. La scène surplombait la piscine et offrait un écrin rêvé pour la prestidigitation. Ce soir-là, j’avais récité mon répertoire prudemment avant de désobéir pour le final. La faute à cet homme d'une cinquantaine d'années installé au premier rang. Une heure durant, je l’avais entendu me saquer ouvertement. Quoi que je réalise, il s’agaçait. Mes tours sentaient la naphtaline et il en connaissait tous les trucages. Alors je l'avais fait monter sur scène.

Conquérant jusqu'à la nausée, il avait déboutonné son blazer et gravi les marches deux par deux pour me rejoindre. Dix minutes plus tard, il les descendait dans un état d'humidité avancé. Entre-temps, il était devenu mon jouet. Condamné à suivre mes consignes et à sourire. Sa transpiration le trahissait, il bouillait. Un magicien bénéficie d'une immunité particulière, ça ne se fait pas de l'humilier dans son antre. Exposé à mon humeur flegmatique, aux paillettes, au parfum des douces soirées de vacances, il était piégé.

Une épingle à nourrice, ça n'a l'air de rien. En revanche, si nous en rajoutons une seconde et qu'elles s'unissent et se désunissent sous vos yeux, là, ça devient un problème. L'homme au blazer souffrit d'un premier mal de tête. Ici, tout près de moi, il ne voyait plus le truc. J'en profitai pour m'amuser un peu et lui fis défaire ceinture et lacets. De quoi former une chaîne magique, qu'il plongea dans un sac de velours noir. Il me jeta un air pédant ; il en avait vu d'autres. Une poignée de secondes plus tard, il était blanc comme un linge. On déplorait une fuite massive de sa mélanine. Il retrouva ses lacets noués autour de son pantalon et les épingles à nourrice à ses chaussures. Sa femme était hilare, elle me dévorait des yeux.

Avant de regagner sa place, il me détestait plus que tout. La suite lui prouva qu'il aurait dû garder de la marge. Alors qu'il se rasseyait, je le rappelai à moi. Pour un tour en sa faveur, où il pourrait prendre sa revanche. Il me fallait deviner son identité ainsi que sa date de naissance, à partir de simples grains de riz lancés sur un drapé rouge en taffetas...

Patatras, je m'étais planté dans les grandes largeurs, ne découvrant aucune de ses informations personnelles. Cette fois, il avait gagné et il s’apprêtait à me le prouver en sortant son portefeuille. Mais le souci était ailleurs. Son morlingue, je l'agitais déjà sous ses yeux.

La suite fut une succession de passes. Je lui chipai ses effets personnels et le noyai sous un déluge de questions, auxquelles je répondais à sa place. Son poitrail était en sueur sous sa chemise blanche en décolleté. Il me faisait penser à un philosophe surpris en train de regarder TF1. Je clôturai le spectacle en lui remettant ses lunettes de vue et l'abandonnai totalement perdu, trébuchant sur le prénom de sa femme, bégayant sur le nom de notre planète.

Le lendemain au débriefing, j'étais tendu. Pour une première, j'en avais fait trop. Tout spectacle devait être au préalable validé par la chef des animations. C'était hiérarchisé, discuté, répété. Il ne me restait plus qu'à présenter des excuses. Je m'étais préparé. Un bouquet de fleurs devait jaillir de ma manche, au son des premiers reproches. Il me fut inutile. Un concert d'éloges me dégringola dessus.


De fil en aiguille, je délaissai la magie traditionnelle. Les tours classiques n'étant plus qu'une ruse pour faire grimper les spectateurs à mes côtés. Ensuite, je les détroussais face à un public conquis. Mon numéro s’étoffa et ma mise en scène gagna en fluidité. Régulièrement, je frappais avant même le début du spectacle sous les traits d'un vieil agent de sécurité barbu et boiteux, tandis que le régisseur du Club diffusait un message bidonné : conformément au plan antiterroriste en vigueur, les autorités locales incitent à une fouille au corps systématique lors de tous rassemblements. Alors je passais dans les rangs pour faire appliquer la loi...

Une fois sur scène, mon premier tour consistait à faire apparaître la barbe qui me servait de déguisement. L'effet était toujours le même. Des rires et des applaudissements. Le public me prouvant une fois de plus à quel point il trouvait jouissif de se faire berner lorsqu'il n'y voyait que du feu.

Dans chaque village où je posais mes accessoires, je devins le plus envié, comprendre le plus détesté. Les vacanciers me conviaient à leur table, on me payait un verre. On me mettait au défi. Pour une montre, deux secondes me suffisaient, un simple contact du bracelet avec le pouce et l'index et je les envoyais chercher midi à quatorze heures. Certaines mises à l'épreuve ouvraient la porte à d'autres plaisirs. L'audace féminine ne cessait de me surprendre. Un trousseau de clés réputé inaccessible au fond d'une poche ? Et en cas de repêchage fructueux, les enchères grimpaient jusqu'à obtenir leur numéro de chambre.

En près de six années d'expérience au Club, mon show était devenu une institution. Certains jours, il m'arrivait de me prendre, non pas pour Dieu, c’eût été prétentieux, mais plus humblement pour un soleil.

La femme qui me pria de redescendre sur terre se nommait Annabelle. C'est vrai qu'elle était belle. Une beauté rigide au visage lisse et au teint hâlé. Une vraie reine égyptienne. Si chaque ride est une histoire, Annabelle n'en possédait pas. Elle n'en aurait sûrement jamais. C'était une de ces femmes qui restent éternellement jeunes. Promue responsable des animations pour tout le groupe, son titre officiel prenait bien deux lignes sur sa carte de visite. Elle était arrivée en grande pompe, sur un hors-bord depuis un yacht qui mouillait au large. Porte-parole et porte-flingue en laisse, porte-documents sous le bras. C'était beaucoup trop de vagues pour si peu d'écume. Le problème des premières impressions, c'est qu'elles sont tenaces, comme une odeur de poisson sous les ongles. J’avais détesté Annabelle avant même de la voir. Au premier regard, ce fut réciproque. Elle quitta mon numéro au bout de vingt minutes.

Le lendemain, elle rassembla le personnel de bonne heure. Nous eûmes droit à une présentation bouffie de graphiques et de camemberts nauséabonds. Le Club amorçait un virage stratégique. Changement de standing : de la famille oui, mais uniquement celles qui s'offrent un séjour en classe premium, en économisant moins de trois minutes.

Huit jours plus tard, un nouveau magicien débarquait. On m’expliqua qu'il ne fallait y voir aucune concurrence. Lui et moi devions trouver dans ce duo une émulation réciproque pour ajuster la prestation aux désirs de la nouvelle clientèle. Autrement dit, selon Ô Annabelle, grande prêtresse du divertissement, manager du grand tout, anthropologue chez Louboutin et sociologue du balai dans le cul, mon truc de maraudeur pointait avec trop d'évidence la dichotomie flagrante qui existait entre l'éthique du club et les mauvaises manières dont je me faisais le porte-drapeau. Elle m'avait pris entre quatre yeux. Quel exemple donnais-je aux enfants ? Que voler c'était drôle ? Qu'on pouvait être applaudi pour ça ? Que de victimes il n'était plus question, mais juste de dextérité et de technique ? Allons Tolbiac, tu es doué, prépare-nous un petit truc sympa, avait-elle conclu avant de se retirer. Le mouvement de ses lèvres, maquillées à la perfection, me fit l'effet d’avoir toujours un temps d'avance sur l'opprobre qu'elle me jetait au visage. C'était bien la première fois qu'un gloss à la framboise me vomissait dessus. Elle venait de réduire, ce que dans mon enfance on nommait un art, à un vaste fourre-tout, un machin, un bidule. Des années de travail, de gestes répétés un million de fois... Je fus subitement assailli par une foultitude de mauvaises choses : mauvaise humeur, mauvaise volonté, mauvaise haleine. Je n'étais plus qu'un encart perdu au milieu de la rubrique gadget du magazine Mickey. Paradoxalement, j'étais convaincu qu'Annabelle aurait pu me plaire, m'émouvoir et m'accepter. Je lui aurais d'ailleurs bien proposé le jeu du trousseau de clés afin de découvrir quel genre de petit animal elle devenait au moment de glisser sous les draps.


Lorsque mon partenaire – puisque c'est ainsi qu'on me pria de le nommer – nous rejoignit, il déballa dès notre première séance de travail la fameuse boîte pour couper les corps en deux. Toute la quincaillerie que je détestais le plus. Toute cette magie insupportable d'émissions de télévision des années quatre-vingt, où tout était contenu dans l'accessoire et la mise en place. J'allais y faire quoi, l'assistante ? Lors de la répétition générale, Ô grande prêtresse Annabelle, marketeuse de la cérébralité en gelée, me gratifia d'une réponse qui n'en était pas une, préférant encenser son poulain pour son extraordinaire récital de sculpture de ballons gonflés.

Finalement, après notre première représentation commune, je trouvai injuste que l'on me reproche mon manque de fair-play. Mon acolyte avait fait plouf et moi j'avais fait oups. Certes, j’avais eu des mouvements un peu amples, alors que le spectacle battait son plein et qu'il était au bord de la piscine...

De piscine, il en avait été justement question lors de ma convocation le jour d'après, soit il y a vingt-quatre heures de cela, pour un entretien qui se révéla expéditif. Marco avait beau être mon ami depuis six ans, il était en charge du personnel et obéissait aux ordres. Je m’attendais à être viré. C'était pire que cela. Eu égard à mes bons états de services, Ô Annabelle, mon petit animal en jarretelles et au calibre fumant, mon insolente pintade, fantasme de mes nuits, sorcière de mes jours, omnisciente salope aux lèvres poisseuses, me propulsait responsable de l'entretien... de la piscine. Évidemment, il n'était plus question de voyager. On allait me sédentariser. Mon affectation me serait communiquée ultérieurement, mais je devais m'attendre à une destination de seconde zone. Probablement le Portugal, le village de mes débuts. Sans rancune, je tirai ma révérence en beauté et exécutai un tour haut de gamme, que peu de mes collègues portent à un tel niveau d’excellence. Je déployai le plus parfait des bras d'honneur.

– Ok Tolbiac, t'es viré ! Tu préfères comme ça ? s’était repris Marco.


Le roman "Tolbiac Juillet - La fenêtre de Dieu" est disponible aux États-Unis :

https://www.rencontredesauteursfrancophones.com/product-page/tolbiac-juillet-la-fen%C3%AAtre-de-dieu-c%C3%A9dric-blondelot






213 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout