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JE RÈGLE MON PAS SUR LE PAS DE MON PÈRE - NOUVELLE

Décembre 1958.

José, six ans, met son paletot. Il attend ce moment avec impatience depuis que son père lui a expliqué :

— Maintenant que tu es grand, tu peux m’accompagner lors de ma sortie quotidienne.

José est flatté par cette promotion. Il va enfin assister à des conversations d’homme à homme, connaître l’existence hors de la maison, de l’école et de ses sœurs qui ne le laissent jamais tranquille.

L’enfant observe son père tandis qu’il place sa casquette d’un geste sûr. A son tour, il enfile la sienne, copie conforme de celle de l’adulte. Comme il aimerait lui ressembler, avoir son aisance. C’est le signal du départ ! Il se tient droit et saisit la main de l’homme élégant à ses côtés. Il doit lui faire honneur ! Le garçon fixe le soulier gauche de Manolo et tente de poser le pied en même temps que lui, alors qu’il doit faire deux pas pour cela.

Je règle mon pas sur le pas de mon père! pense-t-il, fier. Ainsi je le suivrais partout, comme une ombre.

José fait bonne figure, sa bouille pouponne plaît au cafetier qui lui sert gentiment une grenadine. Le petit s’intéresse aux conversations des adultes. Il ne comprend pas tout, mais en substance, il saisit que les pauvres travaillent dur pour faire entrer l’argent qui profite aux riches. Son père est un ouvrier éreinté par son travail et il se rend compte qu’il rentre voûté à la fin de la journée, marqué par la pénibilité de sa tâche. José sent que le moment est grave et regarde les visages solennels assemblés autour du bar, retient les mots qui reviennent le plus dans la conversation : lutte, respect, humilité. Il est aussi attiré par l’écran de télévision qui diffuse les matches du Réal de Madrid, le club préféré de son père. Il sursaute et sourit quand les hommes ponctuent les actions de jeu de commentaires élogieux, ou moqueurs, selon le résultat.

Quand José et son père rentrent chez eux, la nuit tombe déjà et le bambin fixe la chaussure qui rythme son pas. Il rougit lorsque Manolo déclare :

— Tu es un bon garçon, tu t’es comporté comme un grand. Tu viendras avec moi demain ?


Mais il n’y a pas de balade le lendemain. Quand il sort de l’école, c’est son oncle qui vient le chercher et non maman, comme à l’accoutumée. Il ne comprend pas mais n’ose pas poser de questions, sachant que cela ne se fait pas. Il sait qu’il peut paraître irrespectueux et malpoli de questionner directement des adultes et le non-dit s’installe, pesant, les rendant silencieux tout le long du trajet.

Quand ils franchissent la porte, José entend sa mère pleurer depuis le salon et la panique le submerge : il ne l’a jamais entendue verser une larme jusque-là. Que se passe-t-il ? Son oncle le confine dans sa chambre, pensant ainsi lui épargner une souffrance qui pourtant est prégnante. Il regarde ses sœurs qui jouent et il leur envie leur innocence. Elles ne se doutent pas qu’un drame se déroule dans leur famille !

Faisant fi des ordres, il approche doucement de la porte et entend des mots terribles : moto, accident... des termes que l’on ne lui expliquera pas, pensant ainsi le protéger. A cette époque, on ne parle pas des problèmes aux enfants, comme si le fait de ne rien dire suffit à les éloigner de la douleur. Et pourtant, l’inverse se produit. Sans explications, José se crée sa propre interprétation : Il comprend qu’il ne reverra plus son père. Plus jamais.

José reste incrédule : ce n’est pas possible, ça ne peut pas être vrai, Manolo lui avait donné rendez-vous pour sortir avec lui ! Il visualise la chaussure d’avant-hier et leurs pas sur les pavés. L’enfant souhaiterait suspendre le temps, revenir en arrière, être près de son papa. Il est encore petit du haut de ses six ans, mais il se doit d’être le chef de famille. Que c’est dur! Il aimerait pleurer, crier, mais ne s’en octroie pas le droit. Alors, il garde tout à l’intérieur de lui. Rien ne sort. Ni sa souffrance, ni ses mots.

Il n’en prononce plus. Il craint que s’il ouvre la bouche, toute sa tristesse et sa colère vont s’exprimer et il ne pourra plus les contenir. Rien ne rentre non plus. La nourriture refuse de passer dans son gosier noué.

Pendant des nuits, José fait des cauchemars ou des montres le poursuivent et cherchent à le dévorer. Dans ses rêves, il court à perdre haleine, crie, hurle tout ce qu’il tait obstinément dans la journée. Il se réveille en nage et terrifié et alors, il se lève, la plupart du temps. Mû par un besoin impérieux, il pénètre dans la chambre de sa mère, se glisse délicatement dans le lit, là où la place est maintenant vide, là où devrait dormir son papa. Il enfouit sa tête dans l’édredon, sent les effluves de tabac froid et de gomina, caractéristiques de l’odeur de Manolo. L’enfant se remplit de lui, de son parfum et le désespoir l’envahit comme une vague, comme si plus rien ne compte. Par moment, il pense très fort : Cela m’est égal d’avoir des sucreries à noël, je peux même renoncer à mon orange si vous préférez ! Tout ce que je veux c’est que vous me permettiez de revoir mon papa!

Le garçon est prêt à tout pour revenir aux jours heureux, il est même prêt à négocier avec ce dieu que son père exècre et auquel il n’est pas sûr de croire. Quand José se couche, ses yeux restent ouverts longtemps, alors qu’il lutte pour se répéter cette litanie du désespoir.

Dans la famille durement touchée, la solidarité s’organise. Les tantes viennent aider sa mère et murmurent plus qu’elles ne parlent. Les échanges sont dénués de légèreté et la maison, si gaie habituellement, semble recouverte d’un voile gris permanent.

Lors de ses fréquentes visites, l’oncle observe souvent José. Il constate bien que le petit dépérit. Il tergiverse, ne veut pas s’opposer à la décision maternelle, mais il se questionne de plus en plus. Un jour, il l’interpelle soudain :

— Viens avec moi José : Prend ton manteau. Je t’amène.

Le tonton affronte le regard de sa sœur. Elle ne veut pas que son fils connaisse la terrible vérité et un combat silencieux a lieu entre les deux adultes. Mais il ne veut plus céder, par lâcheté ou convenance et, toisant fixement sa cadette, il assène :

— Tu as vu dans quel état est ton enfant, Maria ? Il ne mange plus, ne parle plus... Il ne peut pas rester comme ça, il faut le lui expliquer.

Vaincue, elle détourne un regard qui s’emplit de larmes et son fils craint tout-à-coup de la trahir en suivant l’homme qui pourtant le presse. En a-t-il le droit ? Maria acquiesce, d’un hochement de tête.

José monte dans la voiture, mi-soulagé, mi-terrifié, et compte les minutes qui passent. Son oncle lui pose quelques questions et, devant le mutisme du gamin, finit par se taire. Cela fait cent trois minutes qu’ils roulent, cela commence à faire long. Il ne sait pas s’il a bien fait de partir de chez lui en laissant sa mère si fragile, seule, encore une fois. Sera-t-elle en colère contre lui ? Il ne le supporterait pas et la tension l’envahit. Mal à l’aise, il bouge sur son siège, manifestant ainsi son impatience et son désarroi. Soudain, l’oncle enclenche le clignotant et ralentit. Le véhicule s’arrête sur le parking d’un grand immeuble blanc qui se dresse face à lui. Le petit a appris quelques lettres dans ses livres d’images et il déchiffre l’écriteau sur la façade : h...o... il suit les lettres du doigt quand le tonton déclare :

— Ici, c’est l’hôpital. Nous ne pouvons pas entrer, ils n’acceptent pas les enfants, mais ton père est là-dedans, dans une chambre. Il a eu un grave accident de moto … Son côté gauche est touché, les docteurs disent qu’il est paralysé, personne ne sait s’il pourra remarcher un jour. Mais il est vivant, José ! Il est vivant. Il faudra du temps, mais il reviendra chez toi.

José s’aperçoit qu’il a retenu sa respiration tout le long de l’explication, comme si, en coupant son souffle, il se concentrait mieux sur le contenu des paroles de son oncle. L’air emprisonné sort d’un coup, alors que le soulagement l’envahit et lui permet enfin de se laisser aller, de lâcher tout ce que contenait ses poumons et son cœur. Son père va revenir! C’est bien ce qu’il a dit ? Il vit ! Les larmes coulent enfin sur ses joues et, d’une voix éraillée qui n’a pas prononcé de mots depuis un long moment, il murmure :

— merci.


JUIN 1959

José, accroupi, tire de toutes ses forces sur le talon de la chaussure de son père, afin de faire glisser le pied récalcitrant. Il noue les lacets avec application, se relève et saisit la canne posée contre le fauteuil :

— Tiens papa, tu es prêt, on y va !

Manolo contemple José. Qu’il a grandi en son absence ! Son fils lui lance un regard suppliant, il sait qu’il ne doit pas le décevoir. Il se redresse difficilement et questionne tout de même l’enfant :

— Tu es sûr ? Nous devrions peut-être attendre un peu pour faire une promenade...Je n’ai pas encore l’habitude de marcher sur plusieurs mètres.

—Fais-moi confiance, Papa. C’est le moment ! Il suffit que tu te concentres sur mes chaussures, et tu règles


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