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L'ÉCRIVAIN ET L'ART DE LA CONCISION

Nous sommes mardi ! C'est notre rendez-vous, devenu incontournable, avec l'auteure francophone de Miami, Anna Alexis Michel, qui nous balade dans les tourments de l'écrivain face à son récit et ses pages blanches. Cette semaine, elle évoque le dilemme de la longueur d'un texte.


Est-ce que ce doit être long pour être bon ? Pas nécessairement. Il y a des textes jouissifs très courts et des pavés assommants. À l'opposé, certains opuscules à la mode laissent insatisfaits tandis que quelques longues sagas emportent leur lecteur avec tant de fougue qu'il ne les lâche qu'épuisé, mais ébloui. Je me suis intéressé à la longueur des romans ayant obtenu le prix Goncourt ces dix dernières années et le résultat est édifiant : Le plus court "l'Ordre du Jour" de Vuillard fait 160 pages, tandis que le plus long "L'art français de la guerre" d'Alexis Jenni en compte 634. En réalité, durant la dernière décennie, la moyenne mathématique d'un roman gagnant le Goncourt est de 350 pages. À cet égard, "l'Anomalie", vainqueur 2020, conforte cette statistique avec ses 336 pages. Que nous dit ce petit échantillonnage ? Deux choses. La première, c'est que si vous voulez gagner le Goncourt, ce n'est pas la longueur de votre texte, mais sa qualité qui importe. Et bien sûr, comme personne ne l'ignore, la qualité de votre éditeur. La deuxième, c'est que la mode actuelle n'est pas aux "pavés". Ne nous méprenons pas, les pavés existent, et pour de bonnes raisons. Ainsi, les romans de plage sont des pavés. Ce qui est bien utile pour empêcher que la serviette ne s'envole. L'idée est surtout qu'ils vous occupent tout l'été et que débordant de votre cabas en raphia asiatique acheté sur un marché artisanal de Provence, il tape dans l'œil de vos petits camarades vacanciers pour qu'à leur tour, ils l'achètent. Et qu'évidemment, l'année suivante, au moment des vacances, entre l'après-soleil à l'Aloe Vera et le nouveau paréo en lin écoresponsable, trône en bonne place, dans leur panier comme dans le vôtre, le tome suivant. Puisque, comme de bien entendu, le propre de l'auteur de pavés est d'en sortir un tous les ans. L'autre sorte de pavés, ce sont toutes les sagas de science-fiction, dystopiques ou non. Et là, le pavé trouve sa justification dans le concept. Il s'agit de créer un univers, - ce qui n'est pas une mince affaire -, et tout ce qui le compose, des planètes aux moindres amibes. Il en faut des pages quand on se veut créateur de mondes. Mais hormis ces deux exceptions, toutes deux éminemment justifiables, le roman actuel possède en moyenne entre 300 et 350 pages. La seule règle, ici, comme chaque fois qu'il est question de satisfaire nos sens, c'est que la qualité prime sur la quantité. Et parfois, il faut peu de pages pour que le génie s'exprime : "La Perle" de Steinbeck, 122 pages, "Bonjour Tristesse" de Sagan, 160 pages, et "Le vieil homme et la mer" de Hemingway, 127 pages ! L'art de la concision trouve ici son apogée. Il existe aussi des auteurs, comme Amélie Nothomb, dont les romans sont toujours courts. Comme une signature. Mais ses lecteurs se consolent en se disant qu'elle sort un roman chaque année et qu'elle en a tellement en réserve qu'elle pourra continuer à publier même quand elle n'écrira plus. Chaque roman court est comme une longue chronique d'un univers littéraire qui se construit au fur et à mesure de la carrière de l'écrivain. De manière pratique, puisqu'avec l'outil informatique, une page selon son format, ses interlignes, ou ses marges peut avoir un contenu très variable, la tendance est aujourd'hui davantage à compter en mots qu'en pages. On lit souvent qu'un roman devrait compter au moins trente-cinq mille mots et ne pas en dépasser les cent vingt mille. Au-delà, il vaudrait mieux diviser l'histoire en deux tomes, voire lui consacrer une trilogie. Ou, si on a l'imagination débordante, construire toute une série. Mais pourquoi - m'objecterez-vous avec une apparente raison -, voulez-vous que je définisse la longueur d'un roman que je n'ai pas encore écrit ? Tout simplement, parce qu'un travail dont vous ignorez la mesure risque de vous dévorer tout entier. Pensez à Sisyphe, remontant idiotement son rocher en haut de la montagne, pour qu'il dégringole aussitôt. Pensez à l'absence de sens qui conduit au burn-out. Un travail qui n'a pas de fin ne peut pas être fini. Et s'il n'est pas définissable, vous ne le finirez jamais. Accepter que votre histoire doive être racontée en un certain nombre de pages ou de mots, c'est poser un cadre à celle-ci, construire le nid dans lequel elle va éclore. En outre, définir ce nombre de pages ou de mots vous donne les avantages suivants : D'abord, cela va vous permettre de répartir la charge de votre travail d'écriture ; Ensuite, de pousser des cris de joie chaque fois qu'un pourcentage significatif de votre objectif d'écriture est atteint ; Enfin, de pondérer les différentes parties de votre roman de façon à ce que votre histoire soit fluide et équilibrée. Mon conseil aux auteurs est, pour leur premier jet, de se fixer un minimum de trente-cinq mille mots, et un maximum de soixante-dix mille mots. En deçà, il leur sera très difficile d'en faire un roman. Au-delà, ils risquent de s'égarer, mais aussi de faire fuir les éditeurs peu enclins à publier des pavés dont le coût pourrait être leur coup de grâce dans une industrie du livre de plus en plus compliquée. Je vous invite donc à pratiquer l'art de la concision. Même si elle reste très relative, puisqu'il s'agira d'écrire entre 35.000 et 70.000 mots. Et, croyez-moi, entre ses deux extrêmes, il se trouvera bien assez de matériel à trier, assembler, couper, agencer, ciseler et polir, pour mettre votre œuvre au monde. Et que celui-ci reconnaisse votre qualité. Celle d'écrivain.


Les romans d'Anna Alexis Michel sont disponibles sur Rencontre des Auteurs Francophones

https://www.rencontredesauteursfrancophones.com/search-results/q-anna%20alexis%20michel

Retrouvez son interview :

https://www.youtube.com/watch?v=G8KKVm2LBJ0

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