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L'ÉCRIVAIN ET LE POLITIQUEMENT CORRECT

La censure et son corollaire psychanalytique, l'autocensure, ont sans doute existé dès l'invention de l'écriture. Celui qui écrit transcrit l'immatériel en tangible, lisible et transmissible. Dès qu'il s'écarte de la fonction de scribe, l'auteur s'expose aux lois des puissants et, lorsqu'il a intégré la crainte de leur courroux, à sa propre autocensure, sans doute encore davantage inhibitrice.


La censure et son corollaire psychanalytique, l'autocensure, ont sans doute existé dès l'invention de l'écriture. Celui qui écrit transcrit l'immatériel en tangible, lisible et transmissible. Dès qu'il s'écarte de la fonction de scribe, l'auteur s'expose aux lois des puissants et, lorsqu'il a intégré la crainte de leur courroux, à sa propre autocensure, sans doute encore davantage inhibitrice. La censure suppose deux paramètres : le pouvoir et la morale. Qui détient l'un et définit le contenu de l'autre décide de ce qui se publie ou pas. L'auteur, en amont, peut choisir de braver l'un et/ou l'autre, au prix, peut-être, de la mise à mort de son œuvre, voire de sa personne. Tandis que si l'auteur décide, en connaissance de cause, de ne heurter ni le pouvoir ni sa morale, d'être lisse et complaisant, il connaîtra peut-être les honneurs de son siècle, mais il sera oublié par les suivants. Le pouvoir, avant la séparation entre le temporel et le spirituel, en France et partout où cette séparation ne s'est pas opérée, a emprunté ou emprunte à la religion pour définir la morale. Ainsi, le Code Hayes - de nom de son rédacteur, un presbytérien aidé d'un frère jésuite - qui régissait Hollywood, pays où Dieu n'est jamais loin - n'est pas différent dans sa nature de la censure royale sous François Ier ou des censeurs royaux nommés dès 1629 par Richelieu et entre les mains desquels tout écrit devait passer. Dès la Révolution française, la question de la détermination d'une morale républicaine s'est posée et on peut estimer que la question a été grosso modo réglée par la loi de sécularisation de l'État adoptée le 9 décembre 1905 à l'initiative du député républicain-socialiste Aristide Briand. C'était désormais à l'État de définir, outre le contenu des bonnes mœurs, celui de la bienséance. Mais, en coupant le cordon ombilical avec les tables de la Loi, intangibles, la définition de l'acceptable s'est perdu dans le marécage des passions humaines et des petits accommodements raisonnables. Si nous devons à cette malléabilité de la morale bien des chefs-d'œuvre du XXe siècle et bien des avancées sociales dont je me réjouis, c'est aussi celle qui a permis à Gabriel Matzneff de publier ses dérives. Et les moralistes à deux sous d'aujourd'hui ont la mémoire sélective et oublient qu'il était loin d'être le seul dont les sourires charmeurs étaient salués de gloussements complices. Étaient reçus, il y a trente ans chez Pivot, des gens dont ne voudrions pas aujourd'hui dans notre antichambre tant leur compréhension de la morale se confondait avec celle de leur plaisir. Entre temps, l'indicible expérience du IIIe Reich, qui dans son abject délire génocidaire du peuple juif, et de toute divergence, brûlait les hommes en même temps que leurs œuvres, le communisme soviétique aussi, et tous les totalitarismes modernes avaient démontré par l'absurde qu'une censure nationale n'avait plus de sens. Les années soixante ont apporté l'interdiction d'interdire. Dieu était au placard et les nations européennes, prises dans la tourmente de la décolonisation, étaient mal placées pour donner des leçons de décence. Puisque ni un dieu, ni la nation ne pouvaient plus définir ce qu'il y avait lieu de censurer, seuls les hommes avaient désormais le pouvoir de le faire. Encore eut-il fallu qu'ils soient sages et mesurés, ce qui est à l'opposé de leur nature. Et voilà précisément ce qui a changé avec l'avènement du XXIe siècle et particulièrement, le développement des réseaux sociaux : c'est la base - une masse informe mondialisée, souvent instrumentalisée par des groupes aux intérêts particuliers - qui définit la morale, le politiquement correct et ce qu'il y a lieu ou non de censurer. Des injonctions désordonnées, et souvent contradictoires - partent maintenant de groupes de pression pour se propager par capillarité vers le haut.

Et le pouvoir politique pense ne pas avoir d'autres choix que d'adouber ces dérégulations en les traduisant finalement en lois qui s'imposent à tous, même si elles ne concernent que quelques-uns. Mais les limites les plus nombreuses à écrire ce qu'on veut comme on le veut ne viennent plus tant des lois, - versatiles, volatiles, faites d'exceptions aux exceptions et d'alinéas aux paragraphes, puisque le pouvoir, qui suit la rue a peur de s'y faire lyncher et légifère à l'emporte-pièce -, mais davantage d'une intériorisation par les auteurs des injonctions de ces groupes de pression. Les auteurs ont contre eux la "cancel culture", la mort sociale qu'on leur promet d'abord sur les réseaux. Et qui peut aller jusqu'au harcèlement, parfois jusqu'à ce que mort physique s'ensuive. Il s'agit de n'offenser personne sous peine de ne plus avoir le droit d'exister. Dans ce contexte, les maisons d'édition américaines font de plus en plus appel à des correcteurs dont le travail est de traquer les stéréotypes ethniques, religieux, culturels ou même de genre chez les personnages d'un auteur, de manière à en épurer le manuscrit avant publication. Et d'éviter ainsi des levées de bouclier non seulement contre l'auteur, mais aussi un éventuel boycott de la maison d'édition. Signer un contrat d'édition avec un éditeur américain, c'est aujourd'hui passer sous ces fourches caudines, mais aussi accepter une réécriture des passages jugés "problématiques". France 24 avait d'ailleurs consacré un reportage à cette nouvelle profession : celle de "sensivity reader". Quand il est passé à la télévision, tout ce que la France compte d'autorités intellectuelles s'est étouffé. Pas de ça chez nous ! Les seules limites à l'expression sont celles définies par la loi, s'est-on écrié. Dans un article paru dans le journal Marianne en novembre 2020, Hubert Prolongeau recensait les réactions au politiquement correct, celles d'Eric Naulleau, éditeur et chroniqueur, d'Olivier Betourné, ancien PGD des éditions du Seuil et auteur. Mais il y avait des dissonances : Hélène Merlin-Kajman, auteure de "La littérature à l'heure de Metoo" (2020) -écrit l'article - "refuse elle aussi la censure, mais nuance sa position en avouant un malaise". Hélène Merlin-Kajman proposait la recontextualisation des textes problématiques... Mais là, elle parlait de textes anciens, semblant présupposer que plus aucun écrit d'aujourd'hui ne puisse être offensif, puisqu'il répondra aux nouvelles normes d'aujourd'hui. De ce matin. De ce midi. Non de ce soir. Mieux encore, de demain puisqu'elles auront changé cette nuit. Or, la fiction a besoin de vilains. De vilains bien épais et bien crasseux. De retors et de filous. Parce que nous le savons, il n'y a pas de protagoniste sérieux sans antagoniste charpenté. Que sans passion, il n'y a pas d'action, donc pas de désir. Et que sans désir, il n'y a que l'ennui. Que les passions humaines, même les plus inavouables, hantent l'âme humaine depuis les premiers mythes. Dans les champs qu'il cultivait, Caïn a tué Abel, il ne l'a pas emmené en pique-nique. De même, aucune société n'évolue sans contradicteur. Soyez celui qui fait bouger les lignes. Écrivez, sur tout et sur tous, peut-être avec davantage de sensibilité que ne l'ont fait nos aînés, et surtout avec des recherches un peu plus sérieuses. Ne grossissez plus le trait. Rendez compte de la richesse et la complexité du monde. Avec nuances. Avec amour. Écrivez. Vous êtes un écrivain.





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Retrouvez son interview :

https://www.youtube.com/watch?v=G8KKVm2LBJ0

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