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L'ÉCRIVAIN ET LES 36 CHANDELLES (OU LES 36 SITUATIONS DRAMATIQUES)

Mis à jour : janv. 19

Comme chaque mardi, Anna Alexis Michel, la Belge de Miami, explore le monde fabuleux des écrivains.



Qui se souvient encore de ce programme télévisé de Jean Nohain qui passait à la télévision française entre 1954 et 1958 et qui s'appelait "Trente-Six Chandelles" ? C'était le prototype et l'ancêtre des émissions dites de variétés. Le principe de la variété, c'est qu'il y en avait pour tous les goûts, et puis, que l'on en sortait un peu groggy, ébloui. Le choix du titre de ma chronique d'aujourd'hui est donc loin d'être innocent puisque je vais vous parler de variété - cette fois dans les situations dramatiques - et du nombre trente-six.

J'ai toujours aimé la symbolique des nombres et leur faire écho en littérature, c'est pour moi bien davantage que de jouer au jeu des chiffres et des lettres - comme l'a fait religieusement ma grand-mère pendant près d'un demi-siècle -c'est s'inscrire dans une organisation du monde symbolique qui précède notre existence.


Y a-t-il vraiment trente-six situations dramatiques ? Oui, sans doute. Nous allons le démontrer tout à l'heure.


Mais finalement peu importe qu'il y en ait au moins trente comme le disait Goethe ou deux cent mille comme le proclamait ardemment Souriau. L'essentiel est de comprendre que toute histoire que vous écrirez va être déclinée en se servant à l'infini d'un nombre fini de situations. Si le nombre trente-six doit être le support mnémotechnique pour l'écrivain de cette loi de l'infinitude dans l'exploitation du fini, retenons celui-là. Le nombre trente-six correspond au nombre de décans dans l'année, il est le dixième du cercle de trois cent soixante degrés, c'est dire s'il balaye le monde dans sa totalité. Dans la tradition talmudique, trente-six justes saluent la Shekinah (Sanhedrin 97b ; traité de Sukkah 45b) : chaque génération sera sauvée par la présence de trente-six justes, justes qui, pour qu'ils le soient, doivent absolument ignorer qu'ils le sont. Trente-six, c'est aussi le numéro atomique du krypton, qui comme par hasard, est, en anglais, le nom de la planète dont vient Superman.


Si je vous parle du nombre trente-six, c'est parce que, selon la théorie d'un Français appelé Georges Polti , ce serait le nombre de situations dramatiques à disposition de l'écrivain. Du moins si on en croit son ouvrage daté de 1895, appelé, comme il se doit, « Les trente-six situations dramatiques ».

Le postulat de Polti est que l'intrigue déclinerait à l’infini un nombre fini de situations dramatiques, que voici :

1. Implorer ;

2. Sauver ; (parfois 1 et 2 sont intervertis)

3. Venger un crime ;

4. Venger un proche ;

5. Être traqué ;

6. Détruire ;

7. Posséder ;

8. Se révolter ;

9. Être audacieux ;

10. Ravir ou kidnapper ;

11. Résoudre une énigme ;

12. Obtenir ou conquérir ;

13. Haïr ;

14. Rivaliser ;

15. Adultère meurtrier ;

16. Folie ;

17. Imprudence fatale ;

18. Inceste ;

19. Tuer un des siens inconnus ;

20. Se sacrifier à l’idéal ;

21. Se sacrifier aux proches

22. Tout sacrifier à la passion

23. Devoir sacrifier les siens ;

24. Rivaliser à armes inégales ;

25. Adultère ;

26. Crimes d’amour ;

27. Le déshonneur d’un être aimé ;

28. Amours empêchées ;

29. Aimer l’ennemi ;

30. L’ambition ;

31. Lutter contre Dieu ;

32. Jalousie ;

33. Erreur judiciaire ;

34. Remords ;

35. Retrouvailles ;

36. L’épreuve du deuil.


En réalité, Polti n'a rien inventé : il a simplement introduit en France un découpage qui obsède les intellectuels depuis près d'un siècle et qu'on retrouve chez l'italien Gozzi, spécialiste de la Comedia dell Arte (1720-1806) et chez son contemporain allemand Goethe (1749-1832). Cette obsession de classification est récurrente depuis le siècle des Lumières puisque dans "Entretiens avec Eckermann", Goethe soutient qu'il y a une trentaine de situations dramatiques et dit de Schiller qu'il s'est donné beaucoup de mal pour en trouver plus sans même en trouver autant que Gozzi. Bref, mettre l'écriture, et particulièrement les situations théâtrales, dans des cases, est à cette époque une discussion de salon à la mode. Cela le restera longtemps puisque cette discussion atteindra son paroxysme dans toute la pensée structuraliste, que je vous épargne. Et je vous renvoie aux deux cent mille situations dramatiques de Suriau si vous aimez vous compliquer l'existence.


Donc, revenons, sans que je doive vous le redire trente-six fois, à notre nombre. Même si vous choisissez de lire "trente-six" comme un synonyme de "beaucoup". La version la plus contemporaine de cette théorie des trente-six situations dramatiques, vous la trouverez dans un ouvrage intitulé "Leçon de scénario - les 36 situations dramatiques" de Marie-France BRISELANCE (1945-2018). Briselance était scénariste pour France 3, responsable d'atelier d'écriture à l'Université de Bordeaux III, et elle a dirigé la pédagogie au Conservatoire Européen d'écriture visuelle à Paris. Elle était, par nature, pédagogue et la description des situations qu'elle donne en est d'autant plus accessible à l'écrivain débutant.


Maintenant que nous connaissons ces situations dramatiques, comment s'en servir ?


- La situation dramatique peut être la trame de l'œuvre, comme dans Roméo et Juliette (situation 28 : amours contrariées). Vous trouverez de nombreux exemples pour chaque situation tant chez Polti que chez Briselance.


- Les situations dramatiques peuvent être combinées, le protagoniste vivant successivement ou simultanément plusieurs d'entre elles. Leur utilisation va donc permettre de créer une tension dramatique et de faire avancer le schéma dramatique. Ainsi, si je vous dis que le sujet de mon ouvrage ou de ma pièce est "faire la lessive", ce n'est pas en soi une action dramatique. En conséquence, il va donc falloir animer ce sujet morne par une succession de situations dramatiques qui vont transformer "faire la lessive" (absente de ma liste ci-dessus) en une succession d'actions. Si mon personnage est une jeune fille au Rwanda à la veille de la guerre civile, qui se dévoue pour aller à la rivière laver les bandages des blessés, sans se faire violer, enlever ou assassiner, oui cela sera terriblement captivant et je serai à ses côtés pendant toute la lessive. Imprudence fatale, sacrifice pour les autres, peur d'être enlevée, haine de son ennemi...feront que quoi qui lui arrive (et on espère que ce ne sera rien de tragique), le lecteur ou le spectateur ne la quittera pas des yeux une seconde et guettera le moindre frémissement d'une feuille derrière elle.


- La situation dramatique peut aussi servir de cadre pour faire digérer un dialogue utile pour le récit, mais ennuyeux pour le lecteur ou le spectateur : avez-vous remarqué que, dans les séries, les personnages qui disent des choses "chiantes" se les disent en marchant dans les couloirs ? Il en va de même du monologue : si votre personnage est dans une phase où il décrit ses tourments intérieurs, poser un cadre où il y a de l'action va faire avancer cette pensée : par exemple, à travers la fenêtre, le protagoniste voit des enfants jouer, ou se disputer, ce qui le renvoie à sa propre histoire, alimente sa réflexion et fait avancer la narration. Ou encore, une femme qui vient de quitter son mari est dans l'avion, elle pleure chaque fois que l'hôtesse passe et repasse parce qu'elle a quelque chose qui lui rappelle la maîtresse de son mari, la barrette dans ses cheveux, son parfum, etc. Votre objectif est de faire avancer l'action sans faire fuir le lecteur ou le spectateur.


Peu importe finalement les situations dramatiques qui sous-tendront votre schéma narratif, ce qui compte, c'est qu'il y en ait. Que votre public sorte de votre œuvre estomaqué et diverti. Comme ébloui par trente-six chandelles.



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