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L'ÉCRIVAIN, LA DIVERSITÉ ET L'APPROPRIATION CULTURELLE.

L'écrivain d'aujourd'hui est pris en étau entre deux injonctions en apparence contradictoires : l'obligation de la diversité et l'interdiction de l'appropriation culturelle. L'une de type positive qui donnerait un "bonus moral" à l'écrivain qui rendrait compte dans son œuvre de la multiculturalité ethnique, religieuse, sexuelle - sans que cette liste ne soit exhaustive - et l'autre négative qui lui interdirait d'adopter dans son œuvre un point de vue étranger au sien.


L'obligation de diversité a d'ores et déjà été gravée dans les tables de la loi de l'industrie du cinéma. L'Académie des Oscars a décidé que pour répondre aux critères de diversité à l’écran, une œuvre, si elle veut postuler au prix du meilleur film, devra remplir au moins l’un de ces critères : - qu'un rôle principal ou un rôle secondaire important provienne d’un groupe « racial » ou ethnique sous-représenté ; - qu'au moins 30 % des rôles secondaires proviennent de deux groupes sous-représentés (les personnes provenant d’un groupe « racial » ou ethnique sous-représenté, les femmes, les personnes s’identifiant comme LGBTQ + ou les personnes handicapées) ; - que l’intrigue principale, le thème ou le récit soient axés sur un groupe sous-représenté.


Or, il faut savoir que l'industrie du cinéma et les plateformes de diffusion en ligne vont piocher leurs scénarios dans le monde de l'édition au sens large du terme. Pierre Breteau en dressait déjà le constat dans un article publié dans le Monde en février 2016 : il démontrait, chiffres à l'appui, que les scénarios originaux, qui étaient majoritaires dans les années 80, ont cédé du terrain face aux adaptations d'histoires issues de la littérature "classique", des best-sellers à la mode ou des bandes dessinées. En résumé, et en caricaturant à peine, c'est le monde de l'écrit qui nourrit le monde de l'image.

Dans ces circonstances, comment l'écrivain d'aujourd'hui pourrait-il faire abstraction de cette injonction de diversité ? Surtout, s'il rêve de voir son histoire adaptée un jour au petit ou au grand écran.

Et peut-on imaginer qu'un agent littéraire ou un éditeur qui sélectionne un livre ou un auteur n'y pense pas ? Bien sûr la littérature européenne, française en particulier, a toujours bien aimé ce qu'on appelait à l'époque l'"orientalisme", le voyage des sens depuis le confort de son salon. Mais là, le débat n'est plus le même : il s'agit de rendre compte de la diversité du "ici et maintenant", de celle dans laquelle vivent l'auteur et le lecteur - fût-ce par écran interposé - et non de celle d'un ailleurs dépaysant.

Le regard contemporain posé sur cet ailleurs des écrivains du passé est d'ailleurs aujourd'hui gêné et gênant : le Tintin d'Hergé n'est plus un modèle pour les enfants, et "Autant en emporte le vent", qui fut d'abord un immense succès littéraire - celui d'une femme - Margareth Mitchell, est aujourd'hui considéré comme "offensif". Disons que, même si nous décidions de ne pas nous offenser de ces écrits en reconnaissant que le contexte était différent et qu'on ne peut juger à l'aulne d'aujourd'hui la production d'hier, il faut en tout cas que l'écrivain d'aujourd'hui s'inscrive dans son époque et rende compte du monde qui l'entoure.


Je pense d'ailleurs en écrivant ces mots qu'il me faudra sans doute régulièrement remettre cette chronique à jour, tant la société d'aujourd'hui est évolutive et chatouilleuse. L'interdiction d'appropriation culturelle, qui nous vient de la woke culture américaine, est plus difficile à appréhender. Nos langues, nos cultures, nos modes ont toujours emprunté aux autres. La woke culture parle pourtant d'appropriation culturelle dès qu'il y a transfert d'un élément culturel d'une société dite dominée au profit d'une société dominante. Pourtant, c'est à sa soumission à Rome que la Grèce doit la diffusion de ses arts, de sa culture et de sa philosophie. Cette nouvelle approche me semble davantage justifiée par une dialectique marxiste que par un souci de mise en valeur des cultures en danger. Si je conviens que ceux qui sont les dépositaires d'une culture sont évidemment les mieux à même de l'interpréter, il ne devrait pas être interdit à ceux qui l'aiment et l'étudient d'en devenir, avec moult respect et connaissance, ses thuriféraires.


La limite que j'y vois est celle de l'intention. L'appropriation est-elle coupable ou amoureuse ?

Dans le premier cas évidemment, je comprends qu'on puisse condamner. On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui, avait expliqué Desproges sur le plateau de Bernard Pivot. Aujourd'hui, ce n'est plus vrai. On ne peut plus rire de l'autre. On peut rire avec l'autre si on est des siens. C'est tout l'art de la dérision.


En clair, il faut que l'humoriste soit arabe pour s'en moquer, juif pour rire des Juifs, noir pour chambrer les noirs, etc. Mêmes les blagues sur les Belges ne sont plus supportables. En résumé, endosser le costume de l'autre pour s'en foutre n'est plus tolérable.

Mais quand il s'agit d'admiration ? Faut-il être noir pour parler de l'Afrique qu'on aime ? Amélie Nothomb, née au Japon, n'aurait-elle pas le droit de décrire dans ses romans cette civilisation qu'elle admire tant ? Moi qui ne suis pas née américaine, serais-je illégitime à en parler ?


La polémique a surgi récemment aux Pays-Bas. Il s'agissait de traduire en néerlandais - une langue dont le nombre de locuteurs et la zone géographique sont extrêmement limités - la poésie de l'auteure Amanda Gorman. On avait choisi la plus compétente des Néerlandaises, Marieke Lucas Rijneveld. Elle partage avec Gorman d'être une poétesse de talent, récompensée et jeune. La culture woke aurait dû l'adorer puisque Marieke a, au surplus, le bon goût d'être non-binaire. Elle a d'ailleurs adjoint le prénom masculin de Lucas à Marieke pour le marquer, même si l'ordre de ses prénoms, m'autorise - je crois et sinon qu'elle/il me pardonne - à parler en français d'"elle".

Mais le drame est que Marieke n'est pas Africaine-Américaine, elle n'en a ni la couleur ni l'ascendance issue de la traite esclavagiste, et donc, malgré ses qualités, elle ne pouvait pas "comprendre" la langue d'Amanda. L'éditeur a dû renoncer. Marieke a perdu et la bêtise a triomphé.


Je comprends - pour vivre le dilemme de la traduction avec d'autres enjeux bien moindres évidemment - qu'une traduction est délicate. Traduttore, traditore, dit-on en italien. Alors peut-être que Marieke aurait pu être accompagnée, aidée dans sa traduction, pour mieux comprendre le contexte et la symbolique des mots d'Amanda ?

Il y avait en tout cas des solutions plus intelligentes que de se priver des compétences de Marieke. Imaginez, ces deux poétesses primées travaillant ensemble pour rendre lisible, dans l'ardue langue de Vondel, des expériences indicibles, quelle belle image cela aurait été ! Alors comment survivre à tout ça ?


Je suis retombée sur une interview de la génialissime auteure franco-Sénégalaise Fatou Diome et sa réponse était limpide et belle.

Elle parlait de son Père qui l'emmenait à la pêche, activité qui la sortait de sa condition traditionnelle de femme sénégalaise, et du "Vieil Homme et la Mer" d'Hemingway. Elle disait que ce vieil homme dont parlait l'auteur américain, c'était son père. Que leur condition à son père et à cet homme, que leurs vies, leurs gestes étaient semblables. Bref, qu'il y avait au-delà des distances que la mer, la couleur de peau ou les croyances mettent entre les hommes, un fond commun transcendant fait d'humanité et d'expériences. Et je me suis dit qu'elle avait trouvé la réponse, une réponse faite d'amour et de respect.

Puis elle a dit avec un regard malicieux : fallait-il que Yourcenar soit noire pour que je puisse la lire ? Et parce que j'aime Yourcenar et que comme elle, je ne suis prophète qu'en un pays qui n'est pas encore mien, mais qui m'accepte avec générosité, j'ai repensé, en entendant Fatou, à trois mots de l'Adresse de Kennedy du 11 juin 1963 : "regardless of race". Il n'y a rien à ajouter. Écrivez. Avec l'intelligence de Diome, les mots de Yourcenar, les émotions d'Hemingway. Ou l'inverse. Peu importe. Soyez sincère. Écrivez. Vous êtes un écrivain.

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