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LA CHINOISE DU TABLEAU - EXTRAIT

Florence Tholozan sera l'invitée de l'émission de rentrée de Rencontre des Auteurs Francophones ce mercredi 1er septembre.


Elle nous offre les premières pages de son roman, qui nous entraine dans la Chine d'hier et d'aujourd'hui. Un roman qui évoque les rencontres de la vie, l'amour éternel et qui nous plonge dans une aventure passionnante.



Province du Guangxi, Sud-Ouest de la Chine

24 août 1907


Shushan


Tout le monde me connaît aux alentours.

Cependant, il serait plus exact de dire que l’on croit me connaître. On me rencontre quotidiennement, on m’adresse la parole, on me sourit… Néanmoins personne ne sait l’essentiel, jusqu’à mon nom de naissance. Nul n’imagine qui je suis en réalité. Ceux qui m’appellent Shushan sont les rares survivants d’une lointaine époque où je n’étais qu’une petite fille. Ils se comptent dorénavant sur les doigts de la main.


Pour tous, jeunes et vieux, hommes, femmes et enfants, peu importe, je suis la « passeuse d’offrandes ». Voilà comment on me nomme dans mon village natal, « passeuse d’offrandes ».

Voyez-vous, c’est à mon aïeule que je dois ce titre distinctif. Elle le tenait de sa propre mère, qui le tenait de la sienne et ainsi de suite, depuis toujours. Vraisemblablement à partir de la date mémorable où la valeureuse guerrière Shasui a sauvé son peuple – mes ancêtres – en l’incitant à s’exiler dans les montagnes afin de fuir ses ennemis. Acte plein de sagesse, qui lui a valu, par ailleurs, d’être glorifiée telle une éminente prophétesse aux pouvoirs divins.

Lorsqu’un beau jour j’ai quitté l’âge tendre et gagné celui de raison, mon honorable Waipo, ma grand-mère comme l’on dit ici, m’a transmis ce que l’on pourrait appeler un don, mais qui, je l’avoue, est à la portée de tout un chacun, pourvu qu’il sache lier son mental aux essences de la vie. Oh, ce n’est pas difficile, avec de l’entraînement. Ne voyez là aucune sorcellerie. Pour votre gouverne, cette aptitude ne m’est pas tombée dessus. On ne m’a pas jeté un sort en marmonnant une formule magique ; non, elle a nécessité un dur apprentissage, auquel j’ai dû me plier chaque soir, sans exception.

Je me suis donc exercée, lune après lune, à concentrer mon énergie de manière à ce que celle-ci soit en osmose avec mon environnement.

Je n’en ai jamais parlé. Oh que non ! Jamais.


Selon les habitants de mon pays, aux abords de la bourgade de Yangshuo, je suis uniquement l’élue qui dépose, dans des gestes gracieux et ritualisés, les huit offrandes destinées à célébrer la déesse-mère Sheng Mu. Les braves gens espèrent, en contrepartie, qu’elle éloignera la maladie, que le futur bébé sera un garçon bien portant, que les récoltes de riz seront généreuses et les moussons relativement clémentes. Ils s’attendent à ce que ces dons apaisent les démons, tout en honorant les anciens.

Je suis un lien entre les esprits mystiques et protecteurs de la nature (c’est à dire, les âmes du pont et du fleuve, mais également celles de la haute cime, du foyer, de la prairie, de la colline bleue ou du chemin…) et les hommes et femmes de cette contrée qui m’a vue naître et qui m’a tant donné.

Ils ignorent toutefois – y compris Lao Dong Baoqiang, mon époux – que je peux m’adresser, aussi surprenant que cela puisse paraître, à l’ensemble des créatures et créations de notre vénérable Terre ; les humains et les animaux, ainsi que les végétaux et la matière.

Puisque tout est énergie. Puisque tout n’est qu’énergie.

Rien n’est plus simple, en l’occurrence, il suffit que mes mains établissent un contact, que ce que je touche soit réceptif et laisse circuler entre nous la puissance du qi. Nos souffles se mêlent alors, et se fondent.

Un jour, tandis que nous étions confortablement installées à l’ombre, le dos appuyé contre les racines noueuses du grand arbre sacré, ma veille waipo m’a mise en garde de ne pas abuser de cette disposition mentale si durement acquise, ma force diminuant à chaque fusion. Bigre ! Il n’en avait pas fallu plus pour me terroriser.

C’est pourquoi je n’ai eu de cesse d’éviter de saisir ce qui m’entourait, tout en basculant simultanément dans un état caractéristique, proche de la transe.

Nul n’a jamais rien su. Nul n’en saura jamais rien.

Exception faite de ces inconnus qui ont croisé ma route, un couple de laowai – nous appelons ainsi les étrangers, nous autres Chinois.

J’emporterai mon secret dans la tombe, moi qui n’ai pas eu de descendance féminine. À vrai dire, je me demande si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Je n’en sais fichtre rien, en vérité. Non, vraiment, ce don n’était pas pour moi.


Aussi, je me suis contentée d’exécuter les tâches qui m’avaient été assignées.

À savoir : apporter les différentes offrandes – j’entends par là les eaux désaltérantes, lustrales et parfumées, les fleurs, de même que l’encens, la lumière prisonnière de la petite lampe à huile, sans oublier la nourriture et la clochette pour la musique. Puis veiller à ce que le qi circule dans l’intervalle qui nous sépare, elles et moi. Les mettre sur l’autel, devant le moulin à prières du temple. Et enfin frapper le gong suspendu. La dernière étape est celle que je préfère. Les vibrations du son profond et soutenu parcourent mon corps, me ressourçant d’une vitalité protectrice.

La suite incombe aux moines. Drapés d’une robe carmin, le crâne rasé en signe de détachement, ils se chargent de répandre les paroles sacrées à tous les vents. Pour ce faire, ils tournent, dans le sens des aiguilles d’une montre et de la main droite, les cylindres alignés, de sorte que les mantras calligraphiés qu’ils contiennent soient correctement disséminés. La subtile fumée de la résine contribuant à faciliter l’ascension vers les cieux.


Sachez que sélectionner les offrandes requiert beaucoup de virtuosité. J’ai une prédilection pour les fleurs de frangipanier. Je les utilise fraîches ou sèches, c’est selon. Elles sont ravissantes, n’est-ce pas, avec leurs pétales divinement agencés, leur texture soyeuse et leur douce courbure qui suggère une volute d’une attendrissante ingénuité… Immanquablement, je ressens une émotion singulière à la vue de leur délicatesse qui contraste avec leur fragrance puissante et envoûtante. J’affectionne les blanches au cœur teinté de jaune. Leur odeur spécifique véhicule dans son sillage des accents d’amande, mêlés à d’insoupçonnables notes de vanille.

Vous voyez, tant s’en faut, que ces obligations ne sont pas déplaisantes. Et vous pouvez constater que le rôle pour lequel j’ai été choisie est si commode qu’un enfant le tiendrait aisément. Il n’empêche que je m’y suis employée avec sérieux et application tout au long de mon existence.

Pour sûr, cette situation me procure un statut particulier. On vient quérir des conseils, s’épancher. En retour, je bénéficie de certains avantages. On ne s’invite guère les mains vides. On me remercie généreusement en m’offrant de la saumure de poisson et du riz gluant ; à l’occasion, on m’apporte des cagettes de champignons noirs ou de tubercules de taro, parfois de goyaves bien mûres ou de kakis. Il arrive que l’on me prépare des tourtes au porc laqué ou que l’on me fournisse des paniers de pousses de bambou.

Ceci me donne une raison d’être et j’en suis satisfaite. En conséquence l’ordinaire s’en trouve amélioré, ce qui n’est pas négligeable, je vous l’avoue.


J’ai donc grandi, je me suis mariée et j’ai eu mes enfants, comme tout le monde. Ainsi s’est déroulée mon humble destinée, au sein d’un hameau perché et figé dans le temps. Ce dernier est idéalement situé, entre les doux méandres de deux fleuves, sur les rives verdoyantes de rizières terrassées et supplantées de sommets arrondis, vertigineusement naïfs.

D’où que l’on soit, dans la campagne environnante qui surplombe ma maison, on finit par apercevoir la tour du tambour dont nous sommes fiers. Il faut souligner qu’elle s’élève à près de vingt-et-un mètres de hauteur au milieu de notre merveilleuse vallée. Si bien que l’arbre de la vie et de la chance, un camphrier majestueux qui se dresse à l’entrée de la pagode, ne peut rivaliser, malgré l’étendue de sa ramure. Le pont du vent et de la pluie réclame quelques réparations, mais cela ne retire rien à son immense beauté, avec ses tourelles aux toitures harmonieusement recourbées. Il nous relie au vaste empire et célèbre, autant qu’il se doit, l’esprit qui habite les cours d’eau.


Nous sommes restés des millénaires en marge de la Chine, nous autres, vous savez. Nos coutumes ancestrales n’ont guère évolué.

Nous sommes heureux, mon vieux mari et moi, au crépuscule de nos jours, dans notre belle région reculée. Nous avons élevé tant bien que mal nos trois fils. Nous sommes maintenant des grands-parents comblés.

Le quotidien des paysans n’est pas facile. Grâce au ciel, il nous a été possible d’acheter un buffle. Les terribles périodes de sécheresses, d’inondations, d’épidémies et de disettes causées par les sauterelles, n’ont pas réussi à nous décourager. Régulièrement, la malédiction arrivait au moment de la moisson. Quel malheur ! Une période entière de labeur anéantie. Malgré tout, la fortune était de notre côté, car nous n’avons guère manqué de riz même s’il n’y a pas toujours eu de chou pour l’agrémenter. Il serait ingrat de se lamenter.


Nous habitons une demeure traditionnelle, dotée d’un séchoir et d’un grenier. J’en suis si fière ! Elle est entièrement réalisée en bois, à l’instar de celles des environs, et possède des balcons et des balustrades d’où pendent, pour sécher, les piments, les épis de maïs et les pans de tissu indigo tout juste teints. Elle est jolie, ma foi. Nous y vivons paisiblement, en accord avec la nature. Les bêtes sont libres d’aller et venir.

Ici, nous nous entraidons. Les vieilles dont je fais partie s’occupent des plus petits. Elles nourrissent les poules et les canards, tirent les seaux du puits. Elles filent le coton, également, tissent, cousent et brodent les costumes des fêtes. Ce sont elles aussi qui soignent, qui cuisinent, lavent le linge au ruisseau, ravitaillent le bétail, ramassent des fagots, déterrent les racines… Les jeunes femmes aident aux champs, repiquent, coupent et battent le riz. Les hommes chassent, pêchent et construisent. Ils sont de remarquables bâtisseurs, vous savez. Ce sont eux qui vont au marché, quand les récoltes ont été généreuses. Et le matin, les habitants partent ramasser l’herbe des vaches en famille. Le terrain se révèle farouche chez nous, il faut l’apprivoiser.

Voyez, l’atmosphère est bienveillante. Chacun a un rôle à tenir, chacun a sa place.

Les conflits sont peu fréquents et s’apaisent vite. Il ne serait pas dans notre intérêt de nous quereller : nous avons besoin les uns des autres. Isolés de toute civilisation, nous subsistons en quasi autarcie et cela nous rend dépendants de la communauté que nous formons. Sûr que cet état de fait nous oblige à nous respecter afin que règne une bonne entente. Il en va de notre survie, nous n’avons pas le choix, pour ne rien vous cacher.


Je m’aventure encore sur la rivière à l’aide de ma barque. Je suis habituée, n’ayez crainte. Elle est rudement pratique. Je cueille les lentilles d’eau, pour donner aux cochons. Qui le ferait sinon ? Je ne déteste pas me sentir en osmose avec le dragon du fleuve. Je passe le temps. Une multitude d’actions apprises dès l’enfance, reproduites et inlassablement répétées chaque jour. Une vie tranquille et agréable ; modeste, me diriez-vous ; emplie de plaisirs simples et dépourvue de véritables surprises – les changements les plus importants étant liés aux saisons et aux festivités, ainsi qu’aux mariages, naissances et décès, j’entends. Les choses sont réglées selon un ordre réconfortant. Immuable. Une existence calme et paisible, sans rien qui puisse fournir matière à se faire du souci…

Prévisible donc. Prévisible.

Jusqu’à ce matin d’été, où il m’a été donné d’accomplir ce don si troublant que j’ai reçu en héritage.


Depuis, rien n’est plus comme avant.

Oh, mes journées se ressemblent, avec les mêmes besognes quotidiennes !

Mis à part que désormais, je sais.

Je sais que j’appartiens à un tout. Je sais que je suis, moi aussi, cette énergie fluide qui régit le cosmos et qui réunit les êtres.

Ce matin-là, je me suis perdue dans une kyrielle d’étoiles scintillantes… Je me suis oubliée parmi ces milliers de minuscules paillettes lumineuses suspendues au profond firmament, concentrant en moi l’espace et le temps, en un céleste infini.

Un infini abyssal.

L’univers tout entier m’a ouvert ses portes et j’ai été émue par ce que j’y ai vu.

J’en suis bouleversée, voyez-vous. Irrémédiablement.

Mais qui ne le serait pas ?


Découvrez le roman :

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Pour suivre l'émission en direct, rendez-vous le 1er septembre à 2pm (New York) 20 heures (Montpellier) sur le groupe :

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