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Le feuilleton jeunesse du samedi : Tali Nohkati, la grande traversée par Koza Belleli (2)

Chaque samedi, retrouvez les aventures de Tali Nohkati. Un joli rendez-vous de lecture avec les enfants, parce que la lecture est essentielle dès le plus jeune âge.

Une aventure littéraire signée Koza Belleli. Bonne lecture et rendez-vous samedi prochain pour la suite de votre lecture en famille.



Résumé épisode précédent : seul survivant d’une bourrasque de feu, TALI NOHKATI est contraint de partir à la recherche de ses semblables. Sous le regard vigilant de Coyote et de la Lune, commence alors pour lui la grande traversée.

 

2 - YUPIK

 

Tali Nohkati marcha pendant longtemps sous un ciel bas et gris. La terre gelée qui recevait l’empreinte de ses pas était blanche et s’étendait à perte de vue. Jamais il n’avait vu un tel paysage. Ses yeux, autrefois baignés de lumière et de couleurs, s’accoutumaient jour après jour à la pâle clarté. Ses sens en alerte s’aiguisaient, l’aidant à affronter les duretés de sa nouvelle vie et grâce au feu qu’il réussissait à maintenir, il parvenait à résister au froid redoutable qui régnait en maître dans cette contrée.

 

Cependant, les provisions que la Lune lui avait laissées vinrent à manquer.

 

Un matin, alors que la faim déjà le tenaillait, Tali Nohkati perçut un mouvement sur la banquise. Prenant bien soin de ne pas faire crisser la glace, il s’approcha lentement et tapi sur le sol, il vit un ours.

 

Le pelage immaculé de l’animal se confondait avec la neige. Pourtant, Tali Nohkati ne tarda pas à voir qu’il s’agissait d’une femelle et qu’auprès d’elle se tenait son ourson.

 

De peur d’attirer sur lui leur attention, Tali Nohkati ne bougeait pas. Il les observa quelque temps. Sans doute, devaient-ils avoir faim eux aussi car il vit la femelle se poster devant un trou d’eau. Aux aguets, elle frappait l’onde à coups de pattes. Soudain, elle attrapa un gros poisson qu’elle ingurgita aussitôt. Elle recommença et un autre poisson atterrit sur la glace que l’ourson dévora à son tour.

 

Cela ne manqua pas d’intéresser Tali Nohkati.

 

- Voilà qui est ingénieux, pensa-t-il. Dès qu’ils seront partis, je ferai de même.

 

Mais la place était bonne ! Aussi, la femelle et son ourson, semblant garder l’entrée d’une grotte miraculeuse, s’y installèrent pour happer tout ce qui frétillait.

 

L’ourson, enfin repu, s’endormit près de sa mère. Cette dernière, veillait sur lui. Elle léchait son museau avec tendresse quand, levant ses yeux pour scruter l’horizon, elle vit une forme étrange non loin d’elle.

 

Intriguée, elle délaissa un instant sa progéniture pour s’approcher de ce qui n’était autre que Tali Nohkati. Ce dernier, tremblait de peur. Perplexe, la femelle, flairant les vêtements de peau, tourna autour de ce corps étranger. Elle s’approcha encore, plongea son regard dans celui de l’enfant et n’y tenant plus elle demanda :

 

- As-tu froid pour t’être mis en boule ? As-tu faim pour être si maigre ?

 

 

 

Tali Nohkati, impressionné, n’osait répondre. Puis, prenant son courage à deux mains, avoua :

 

- Il est vrai que je marche depuis longtemps dans le vent et que mes provisions sont épuisées. Il est vrai que je suis fatigué et que mon ventre se creuse un peu plus chaque jour.

 

La femelle, émue, proposa alors :

 

- Viens donc avec moi. Je m’appelle Yupik. J’ai des réserves fraîches de poissons et de phoques. J’ai les mamelles pleines d’un lait riche et bien chaud. Au pays blanc, la solitude est fatale. Tu n’y résisterais pas.

 

Alors Tali Nohkati agrippa le doux pelage de la femelle. Il se laissa guider et comme l’ourson, il se retrouva bientôt lové dans la tiédeur de ses flancs.

 

Cet abri se révéla précieux. En effet, une violente tempête les surprit tous les trois. Serrés l’un contre l’autre, ils résistèrent sans trop de peine et quand le ciel plus clément dévoila son bleu intense, Yupik présenta Tali Nohkati à son ourson, Qanuk.

 

Qanuk accueillit avec joie celui qu’il considéra d’emblée comme un compagnon de jeu. Glissades, roulades, Qanuk, le beau temps revenu, s’empressa de convaincre Tali Nohkati. Ce dernier, trop content de s’amuser, se laissa emporter sur ce terrain qu’il découvrait sous un nouveau jour.

 

Mais Yupik qui ne les perdait pas des yeux les rappela à l’ordre.

 

Sous les rafales et les tourbillons de neige, le trou d’eau providentiel avait disparu.  Avec deux bouches à nourrir, la femelle, prudente, voulait se remettre en quête de subsistance sans tarder. L’odorat en alerte, elle se mit donc en route, Qanuk et Tali Nohkati sur les talons.

 

Yupik s’arrêta bientôt au bord d’un bras de mer libéré par les glaces puis longea les berges avant de se jeter à l’eau. Quand elle refit surface, ses crocs acérés déchiraient les chairs d’un phoque qui tentait vainement de se débattre.  Enfin, elle lui asséna un coup fatal et présenta la proie à Qanuk et Tali Nohkati.

 

Qanuk, excité, s’approcha pour dévorer et savourer la viande fraîche, mais Tali Nohkati n’en fit rien.  Yupik, voyant qu’il ne mangeait pas, lui demanda :

 

- Est-ce la vue de tout ce sang qui te repousse ?

 

Tali Nohkati n’osa la contredire.

 

- Il te faudra pourtant bien manger, continua Yupik. Même si cette vérité t’insupporte, pour exister, tu devras sacrifier d’autres vies. C’est ainsi. Bientôt, je n’aurai plus de lait. Quand le poisson se fait rare, les autres prises sont bonnes. D’ailleurs d’ici peu, comme Qanuk, je t’apprendrai à chasser.

 

Alors Tali Nohkati se joignit à eux. Il s’agenouilla près de Qanuk et partagea avec lui les meilleurs morceaux que Yupik leur avait laissés.

 

 

Yupik avait beaucoup de patience. Et il en fallait ! Car s’il n’est pas toujours facile d’initier, éduquer ne l’est pas davantage.

 

Certes, Qanuk et Tali Nohkati n’étaient pas mauvais élèves. Ils débordaient d’enthousiasme, mais Yupik devait corriger leurs maladresses et leurs erreurs. Certaines d’entre elles avaient de terribles conséquences : ils pouvaient se perdre, ne pas trouver de refuge ou ne pas trouver d’aide. Il leur fallait donc bien retenir les leçons et il n’était pas rare qu’au moment d’une récréation, Qanuk et Tali Nohkati mettent à profit ce qu’ils venaient d’apprendre.

 

Alors qu’ils répétaient une tactique de pêche, un grand mâle passa près d’eux. Ressemblant trait pour trait à Yupik, Qanuk et Tali Nohkati ne s’inquiétèrent pas un instant de sa présence. Mais Yupik, elle, savait bien ce qu’il fallait craindre.  Il n’était pas rare qu’un mâle solitaire se jette sur un ourson. Jaloux, violent et vindicatif, il pouvait s’en saisir et le tuer sans pitié.

 

Même si celui-ci se contenta de les observer du coin de l’œil, Yupik battit le rappel des troupes et préféra s’éloigner.

 

Marcher sur la banquise réservait beaucoup de surprises. Le pays blanc avait mille et un visages et Tali Nohkati, malgré la rigueur de sa nouvelle vie, s’émerveillait souvent.

 

Après une longue absence, le soleil était enfin de retour. Sa lumière changeante au gré des jours faisait scintiller la neige et la glace. Quand le ciel martelé de gris s’assombrissait, les icebergs cristallins illuminaient l’horizon ou se transformaient en ombres menaçantes au crépuscule. Ces blocs gigantesques jouaient avec la mer, capturaient l’indigo des flots, créant un décor irréel et d’une extraordinaire beauté.

 

Il arrivait parfois que Tali Nohkati, Yupik et Qanuk croisent en chemin des perdrix, des renards ou des pingouins. Mais ces rencontres étaient rares. La belle saison, trop brève en ce pays, forçait chacun à parer au plus pressé et à la prudence.

 

Yupik le savait bien, il fallait prendre avant de se faire prendre.

 

La douceur du printemps faisait fondre la neige, des pans entiers de banquise dérivaient vers le large et la terre plus verdoyante se couvrait de fleurs. 

 

Leurs pas avaient mené Tali Nohkati, Yupik et Qanuk près de l’océan. Yupik n’ignorait pas qu’il regorgeait de ressources immenses. Aussi elle décida de s’installer là durant tout l’été.

 

Tali Nohkati savait désormais où trouver de quoi manger sous la glace, mais il lui fallait maintenant apprendre à chasser de ses propres mains. Yupik lui avait sauvé la vie en le recueillant, ce qui ne l’empêchait pas de penser au moment où il devrait reprendre le chemin sans elle et sans Qanuk. La belle saison serait donc pour lui l’occasion unique de se refaire des forces et de parfaire ses connaissances.

 

Si la mer était source de nourriture, elle n’était pas docile pour autant. Ses vagues étaient fortes, de redoutables créatures longeaient les rivages et Tali Nohkati ne pouvait pas, comme Yupik, se jeter dans l’eau froide.

 

Par chance, il trouva les vestiges d’une baleine échouée sur le sable. Les chairs, depuis longtemps dévorées par les oiseaux et les crabes, avaient dénudé les côtes de l’animal.

 

Cette vision fit remonter en lui quelques souvenirs. Il se remémora les gestes de son père qui pêchait dans la rivière.

 

Alors Tali Nohkati pensa : « Voilà qui ferait l’armature d’une barque ». Il se mit au travail, récupéra des peaux de phoques, les étira pour confectionner une coque. Il lia plusieurs branchages, échoués eux aussi, pour faire des rames et des nasses.

 

Enfin, profitant d’une accalmie, il se lança, passa les vagues. Les eaux de la baie étaient généreuses. Les nasses, à peine immergées, se remplissaient. Il revint chargé de poissons et partagea ses prises avec Yupik et Qanuk.

 

Tout au long des jours sans fin le soleil dardait ses rayons. A peine glissait-il sur l’horizon, qu’il recommençait sa course. Tali Nohkati le regardait faire quand la Lune, sans crier gare, se posa sur son épaule et murmura :

 

- J’étais certaine de te trouver ici. Comme je suis heureuse de te revoir.

 

Tali Nohkati sursauta, se jeta dans ses bras et l’assaillit de questions :

 

- Lune ! Lune ! Tu es venue ! Coyote ne t’accompagne pas ? Comment savais-tu que j’étais ici ?

- Du haut de ma coupole j’entends le son de ta voix, je t’aperçois parfois.

 

Et caressant les joues fraîches de l’enfant elle ajouta :

 

-  Je sais que tu es très courageux. Je l’ai dit à notre ami que j’ai croisé l’autre soir et qui pense bien à toi.

 

Soudain, elle frissonna, se pelotonna dans le col de Tali Nohkati et demanda :

 

- Tu n’as pas fait de feu ?

- Comment le pourrais-je ? Mes braises ont été emportées par le vent. Ici la terre regorge d’eau, le bois est rare et les flammes feraient fuir mes compagnons de voyage.

- Je comprends, dit la Lune en regardant Yupik et Qanuk endormis.

 

L’émotion de cette rencontre inattendue les laissa sans voix. Ils restèrent ainsi un long moment, joue contre joue. La lune enfin rompit le silence :

 

- Que feras-tu au retour de l’hiver ? T’attarderas-tu au Pays Blanc ? Au loin, j’ai vu des terres. Des arbres majestueux les recouvrent et longent des torrents. Souvent je les ai contemplés.

 

- Où sont-elles ? demanda Tali Nohkati.

 

Mais il n’entendit pas la réponse. La Lune, était déjà repartie.

 

Yupik qui s’éveilla vit Tali Nohkati au bord du rivage. Elle s’approcha, lécha ses mains avec tendresse et l’invita à la suivre. Yupik n’aimait pas que Tali Nohkati reste seul.

 

Quand la Lune regagna le ciel, elle laissa tomber quelques opales. Tali Nohkati les vit, si différentes des cailloux qui couvraient le sol. Il les prit dans le creux de ses mains et, en souvenir d’elle, les mit au chaud sur son cœur. Puis il s’en alla pêcher.

 

La mer, tel un miroir, reflétait l’azur. Tali Nohkati, d’un léger coup de rames, glissait sur l’onde. Il s’apprêtait à lancer ses nasses quand il vit un poisson gigantesque longer son embarcation. La peur s’empara de lui. N’osant plus faire un geste, il observait l’animal. Ce dernier pourtant, était placide, semblant flotter entre deux eaux.

 

Un souffle étrange s’échappait de cette masse énorme. Tali Nohkati ne savait que penser. Était-ce un signe ? Était-ce un appel ? Soudain, la bête se tourna de côté. De son œil, elle fixa l’enfant et lui dit :

 

- Emmène ta barque plus au large. Il y a, non loin d’ici, un banc de crevettes.

 

Tali Nohkati n’en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles. Que faire ? pensa-t-il. Suivre la bête ? Retourner au plus vite près de Yupik ?

 

Devant la stupeur de l’enfant, la baleine amusée, contourna l’embarcation et la poussa jusqu’au banc de krills. Une fois les nasses pleines, elle ramena Tali Nohkati toujours aussi abasourdi sur le rivage, souffla et disparut dans les profondeurs de l’océan.

 

Yupik et Qanuk connaissaient bien Atii la baleine. Elle jouait souvent avec eux et parfois même ils l’entendaient chanter. Aussi, quand Tali Nohkati raconta ce qui lui était arrivé, Yupik et Qanuk le rassurèrent. Ils savaient qu’il n’y avait rien à craindre. Jamais, jamais Atii ne leur avait fait de mal.

 

A partir de ce jour, la baleine prit l’habitude d’accompagner Tali Nohkati quand il partait sur sa barque et de se poster aux abords du rivage, protégeant ainsi Qanuk des assauts meurtriers des léopards des mers et des orques.

 

Ainsi passa l’été. Tous mangèrent à leur faim. Le temps clément favorisa la chasse et la pêche. Yupik fit des réserves, Qanuk grandit et Tali Nohkati s’estima heureux.

 

Yupik profitait des rayons du soleil quand Tali Nohkati aperçu, à quelques pas de là, la silhouette du grand ours mâle. Il ne s’inquiéta pas. Dans le calme de cette fin du jour, tout à son travail sur son embarcation, il oublia même sa présence. Le grand mâle s’approcha pourtant.

 

Face au vent Yupik, sommeillant, ne surprit pas son odeur. C’est cet instant là que le mâle choisit. Il s’empara de Qanuk qui flânait aux abords du rivage. Il le saisit, planta ses crocs puissants dans les chairs encore tendres.

 

Les grognements de douleur de Qanuk alertèrent Yupik. Elle se dressa face au mâle et tenta de dégager l’ourson de cette emprise féroce.

 

Tali Nohkati saisit des pierres, visa la tête de l’animal pour le faire plier. Assailli, il finit par rejeter Qanuk qui tomba ensanglanté sur le sol. Folle de rage, Yupik se rua sur le mâle et un combat féroce s’engagea entre eux.

 

Tali Nohkati en profita pour mettre Qanuk à l’abri et tenter de soulager ses plaies.  Il pensa bien faire du feu pour éloigner cet ennemi implacable surgi de nulle part. Hélas, il n’y avait pas de bois. Il prit quand même quelques touffes d’herbes, frotta deux cailloux. Soudain, les herbes imbibées de graisse sur lesquelles avaient séché des peaux de phoques s’enflammèrent.

 

Attisé par le vent, le feu se propagea rapidement faisant naître un mur de flammes entre la mer et la terre.

 

Epuisé par les attaques répétées de Yupik et surprit par la violence et la puissance de cet incendie, le mâle lâcha prise. Vaincu, il prit la fuite, le corps lacéré de coups de griffes et de morsures.

 

Epuisée elle aussi, Yupik courut auprès de Qanuk. Mais la vision du brasier la terrifiait. Tali Nohkati la calma peu à peu, la rassurant avec des caresses et de douces paroles. Et Yupik comprit que ce feu redoutable leur servirait de rempart, qu’il serait leur meilleure défense. Alors elle s’abandonna, confiante, dans les bras de Tali Nohkati et tenta de sauver Qanuk.

 

Cette terrible épreuve n’avait pas entamé la confiance de Tali Nohkati et Yupik. Quant à Qanuk, profondément meurtri, il puisa dans leur affection et les ressources de sa jeunesse pour retrouver ses forces.  Mais tous savaient que la mort les avait frôlés de peu et que l’hiver qui s’annonçait serait pour eux un adversaire encore plus redoutable.

 

Déjà les premières neiges couvraient les rochers de la côte quand Yupik dit à Tali Nohkati :

 

- Le temps est venu pour toi de te remettre en route. Bientôt, la longue nuit du pays blanc arrivera. Qanuk et moi allons sombrer dans le sommeil et nous ne pourrons plus rien partager avec toi. Que feras-tu, seul, reclus dans ton igloo ?

 

- Rien qui vaille, répondit Tali Nohkati.  Je redoutais ce moment mais je dois à nouveau me résoudre.  La Lune m’a parlé d’arbres et de rivières, mais où sont les terres qui les portent ?

 

- Sans doute plus au sud. Atii la baleine qui partira avant que ne disparaisse le soleil saura te mener jusque-là.

 

- Oh Yupik, Yupik ! Maudit soit l’hiver qui nous sépare !

 

- Tu nous manqueras tellement, avoua la femelle. Tu as été pour Qanuk, un frère merveilleux. A travers toi, j’ai retrouvé, le premier né que j’avais perdu. Tu as été notre compagnon de fortune sans lequel nous ne serions plus.

 

En l’écoutant, Tali Nohkati pleurait. L’idée de cette séparation le faisait souffrir. Pourtant, il savait bien qu’il ne pouvait en être autrement. Il devait poursuivre son chemin.

 

Le froid mordant fouettait son visage. Alors comme il l’avait fait autrefois, Tali Nohkati s’embarqua pour un nouveau voyage avec ses armes et ses maigres bagages, avec ses braises et son courage.



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