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LES HISTOIRES D'AMOUR FINISSENT MAL... EN GÉNÉRAL

Je reposais les pages dactylographiées et soufflais bruyamment. Je n’en pouvais plus de cette prose remplie de guimauve verbale ! Comment en étais-je arrivée là ? Pourquoi avais-je accepté ça ? Je me posais ces questions pour la dixième fois de la semaine.

Pourtant, j’en avais rêvé de ce travail !


J’ai toujours aimé lire, c’est même un euphémisme. Ma vie est liée à la lecture ! J’ai toujours eu un bouquin à portée de main, alors je m'étais demandée : pourquoi ne pas en faire mon métier ? Surtout que si je lisais dans la journée, j’aurais peut-être moins besoin de bloquer mes soirées pour me réfugier dans mes récits préférés, avec la sensation que je n'aurais pas assez d'une vie pour tout lire. Je m’autoriserais peut-être à sortir, rencontrer des gens ?

J’avais donc postulé comme lectrice dans des maisons d’éditions, déposant des CV, développant mon savoir-faire. Le jour où j’avais reçu un coup de fil m’annonçant que ma candidature avait été retenue, j’avais pleuré, avant de filer m’acheter le dernier Norek pour me récompenser !


Mon truc c’était le polar, le thriller, le trash, le sanglant. Je l’avais tellement spécifié lors de l’entretien que j’étais arrivée confiante, me posant surtout des questions techniques : sur quels critères évaluer ? Comment être efficace et reconnue ? Pourtant, quelques semaines plus tard, je me retrouvais lectrice des manuscrits de la section romance.

Je me forçais à dépasser mon appréhension : ce n’est pas parce que je n’aimais pas ce type de roman que je devais être subjective quant à la qualité de l’écriture et du contenu…

Arghhh, le problème est que ce vocabulaire déteignait même dans mon quotidien ; je me mettais à parler comme eux !


Quand je faisais une pause repas, je me demandais si l’homme au fond de la salle me regardait avec un air langoureux, ou rêvait que je sois sa princesse, qu’il choierait jusqu’à la fin de ces jours…Quand je m’en apercevais, ça me donnait envie de gerber!

Je n’avais pas de petit copain. J’en avais eu quelques-uns…à des moments donnés. Mais rien de sérieux. Pourtant je ne pensais pas être moche, mon reflet dans la glace n’était pas repoussant… Je me trouvais plutôt acceptable. Mon visage pâle et mes longs cheveux bruns amenaient souvent les gens à me comparer à Eva Green . Mes 30 ans me donnaient une dose de maturité nécessaire pour transformer mon potentiel physique en atout de charme… ça y est, je recommençais avec ce vocabulaire à l’eau de rose!

Moi ce qui m’intéressait, c’était la rencontre. Je ne me voyais pas faire de concessions sur l’importance du dialogue, de l’humour, d’une relation épanouissante… Peu importe si la plastique n’était pas parfaite!


Je revenais au manuscrit posé près de moi, mais je n’arrivais toujours pas à me concentrer. Je n’en pouvais plus! Je décidais alors de faire une pause et me dirigeais d’un pas alerte vers la machine à café. Dans ma boîte, c’était là que tout se disait: les potins, les débuts de relations amicales voire amoureuses … J’aimais bien avoir ma dose d’immersion dans ce que j’appelais le monde «Voici/Gala». J’écoutais, je riais, je participais aussi à l’ambiance … Je me sentais normale, je m’intégrais dans l’équipe.

Je tournais à droite dans le couloir et ralentis en voyant que Claudette était assise face à John. Claudette! Le prénom était aussi ringard que la vieille fille qui le portait, et que je considérais clairement comme ma rivale! C’est elle qui lisait les polars et autres thrillers, elle qui avait la charge de découvrir le nouveau Takian ou le futur Minier. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour être à sa place!

Alors, quand je l’entendais se plaindre sans arrêt de son dos, de ses jambes, de ses yeux, de ses mollets, de son cul … Je n’en pouvais plus de ces simagrées! Je m’approchais d’eux néanmoins.


John regardait Claudette avec commisération :

-Ah oui, ma pauvre…

Allez c’est bon, elle se plaignait encore ! Je ne la supportais plus cette vioc !

L’autre continuait :

-Tu comprends, là ils vont me faire une infiltration mais si la douleur ne passe pas, je vais devoir me faire opérer… C’est affreux! Le genou c’est toujours difficile au quotidien, je suis vraiment handicapée!

-Hum hum, murmura John d’un air fatigué.

Je lui souris avec connivence. Dès que Claudette eut tourné les talons avec difficulté, je renchéris :

- Elle se plaint encore de son genou…

-Oui je n’en peux plus! Elle me fait chier à toutes mes pauses! Ça ne devrait pas être autorisé un boulet pareil! Si quelqu’un pouvait régler son sort en la poussant un bon coup et hop ! On n’en parle plus !

- C’est un peu radical ! M’écriai-je.

- Oui tu as raison ! Répondit-il. Cela ne lui rendrait sans doute pas service mais ça nous aiderait bien à nous ! Conclua-t-il d’un regard malicieux.


Deux jeunes femmes connues pour être des commères de l’entreprise, apparurent aussitôt.

A leur vue, John se leva prestement pour regagner son bureau, m’adressant un signe amical au passage. Pour ma part, je les écoutais un peu distraitement. John était un mec prétentieux et d’un humour douteux mais il avait raison. Claudette était un poison pour ses collègues. Mais que devions nous faire ? Je repensais à sa phrase sur le fait que cela rendrait service à tout le monde si elle n’était pas là. Mon esprit créatif se mit à fantasmer : si Claudette avait un arrêt long, je pourrais briguer sa place et lire des thrillers toute la journée… Mon rêve ! Je me reprenais : il ne servait à rien de me projeter, je devais continuer à parcourir le manuscrit «d’amour toujours» pour faire un commentaire exhaustif au comité de lecture.


Ce soir-là, je m’étais commandé un plateau de sushis que je dévorais devant le livre «mauvais pas» de Linwood Barclay. J’aimais bien cet auteur qui savait mêler les intrigues à un zeste d’humour. Dans ce bouquin, le personnage cumulait les bourdes ce qui l’entraînait dans des situations abracadabrantesques: en voulant faire peur à sa femme qui laissait tout traîner, il se retrouvait avec le sac d’une inconnue qu’il retrouve assassinée quelques heures plus tard. Dans ce livre, tous les détails étaient exploités. Sentant la fatigue venir, je glissais mon marque page à l’effigie du groupe Facebook des mordus de thriller, dont je faisais partie activement depuis bientôt trois ans, et éteignais la lumière.



En m’endormant, je repensais au passage ou le héros du bouquin fait semblant de tomber dans les escaliers en se prenant les pieds dans les cartables de ses enfants. Il espérait ainsi leur donner une leçon mais, bien sûr, l’histoire tournait en sa défaveur. Somnolente, je revivais le récit quand l’image de Claudette se télescopa à celle du personnage. Il y avait des escaliers partout dans cette entreprise et Claudette tenait absolument à les prendre pour ne pas perdre la mobilité de son genou. Pourquoi ne pas tenter ma chance ? Elle descendait si lentement que j’aurais le temps de finir de lire «le Cheptel», et ses 653 pages, qu’elle n’aurait pas descendu trois étages. Il y aura bien un moment où personne ne serait témoin de sa chute! Je me ressaisis devant la noirceur de mes pensées alors que mon rêve m’emportait déjà dans un monde où j’étais lectrice absolue des thrillers et je découvrais avec délectation le nouvel écrivain en vogue, digne d’un Patrick Bauwen ou d’un Sébastien Fitzek.


Le lendemain, la journée fut longue! Je devais m’attaquer à «les cloches sonnent toujours le samedi», un pavé de 756 pages qui décrivait avec délectation une héroïne en train de fantasmer sur les acteurs de sa série préférée, au point de prendre l’avion pour décider de les rencontrer. Le récit était empreint de longueurs dès qu'elle évoquait la plastique parfaite des hommes sur lesquels elle fantasmait, et cela rendait la lecture fastidieuse pour quelqu'un d'hermétique à ce genre de littérature. J’avais l’impression de vivre dans un espace rose bonbon entouré de baldaquins et de petites fleurs!

À l’heure du déjeuner, Patricia, ma collègue, vînt me chercher pour que l’on aille au petit bistrot situé à trois rues de là. Je la suivais quand je m’aperçus que j’avais laissé mon sac dans mon bureau. Je lui proposais de s’avancer pour réserver notre table, le temps que je la rejoigne. Elle était habituée! Il faut dire que j’ai toujours été tête en l’air, perdant souvent mes clés, portefeuille, carte bleue, ce qui faisait le désespoir de mes parents et agrémentait avec humour les soirées entre amis à travers maints récits.


Je montais les escaliers quatre à quatre quand je croisais Claudette claudicant. Mon rêve revînt à ma mémoire et je secouais la tête, cherchant à me raisonner. Une fois mon sac saisi, je repassais au même endroit pour vérifier où elle en était. Elle n’avait franchi qu'un pallier. L’occasion était belle, personne à l'horizon : Je pris mon élan et la poussais de toutes mes forces. Un cri retentissant accompagna sa chute. Tout en me demandant comment j’avais pu passer à l’acte aussi facilement, je regardais le corps de Colette étrangement affalé au bas de l’escalier. Elle ne bougeait plus et sa tête avait pris un angle improbable au niveau des cervicales. Un sentiment de puissance m'envahit. J'avais réussi à aller au bout de mon idée ! Maintenant, le plus important était de ne pas me faire pincer. Je refermais doucement la porte et m éloignais discrètement.

Midi était passé, il y avait donc peu de personnes sur place. Je campais devant l'ascenseur en pestant bien fort contre sa lenteur, afin que tout le monde se rappelle de moi en train d'attendre. J'allais ensuite retrouver ma collègue dans notre resto préféré et je dévorais une entrecôte frite à pleine dents.

Tout au long du repas, je m’attendais à éprouver des remords, de la culpabilité, et pourtant rien de tout cela ne venait. Je m'étonnais toute seule de ne rien ressentir, mis à part cette jubilation intérieure qui me gagnait en m'imaginant dans la section thrillers. C'était comme si j’avais gagné au loto !


En revenant de notre pause, les camions des pompiers et du SAMU obstruaient le passage. Nous nous sommes approchées et je vis les portes se refermer, emportant Claudette qui paraissait plus morte que vive.

Au milieu de l'attroupement, John me lança un regard profond et appuyé qui me mit mal à l'aise : se doutait-il de quelque chose ? Je tournais la tête dans la direction opposée et, pour la première fois de la journée, des frissons me gagnèrent en même temps que la crainte d’être démasquée.

Je patientais une heure avant d’envoyer un mail à mon chef lui précisant que, bien que désolée pour ma collègue, j’étais prête à suppléer à son absence pour la section thriller. La journée se passa sans la moindre réponse de sa part.


Le soir, je me pelotonnais sur le canapé, mon chat Odor installé à mes pieds, un plaid sur les genoux. Je dégustais le livre « Bazaar » de Stephen King avec délectation. Dans ce bouquin, un homme s'installait dans une petite ville, ouvrant un commerce ou chaque habitant perçoit dans la vitrine l’objet dont il a toujours eu envie. Il le paie un prix modique mais en échange, il doit rendre un service qui paraît minime, comme ouvrir le robinet du voisin, poser une planche à travers d'un chemin... Toutefois, cette manipulation mène la ville dans un chaos des plus total.

Ce livre me fit réfléchir à ma propre situation : Avais-je bien calculé mon coup ou ai-je été trop directe ? John m'avait-il manipulé ? Comment faire pour que mon chef ait envie de me donner le poste de Claudette ? Je calculais toute la nuit, aidée par les mots du maître King, avant de me dire que j'avais les arguments pour décider mon supérieur : ce qui fait tourner la tête des hommes, ce sont les seins et les culs des femmes.


****


Le lendemain, je choisis ma tenue avec précision et application. Je ne voulais pas que mes collègues aient l’impression que j’allais à un mariage ou à une sauterie. Et en même temps, je cherchais à faire classe, pas classe coincée, non, plutôt le genre classe un peu chienne. C'était indispensable pour mettre en œuvre mon plan, à savoir adopter une attitude un peu provoc pour décider mon chef.

J’arrivais au cinquième étage : alors que l’ascenseur s'ouvrait sur le dernier étage de l’immeuble, je vis un vaste hall et posais mes chaussures sur une moquette rouge épaisse et très chic. Au milieu de la pièce trônait un bureau en laqué blanc. Cinq portes blanches étaient elles aussi desservies par cette pièce : c'était les entrées des quatre chefs de service et du directeur général.

Une secrétaire, qui ressemblait plus à un top model qu'à ma voisine de palier était déjà au téléphone. Je la regardais, dépitée, me disant que mon numéro de charme risquait de ne pas marcher face à un tel canon. Toutefois, sa tenue stricte, voire limite cucul la praline, me rassura : Ma tenue sensuelle pouvait faire mouche. J’avais revêtu une jupe en cuir noir et un haut en satin rouge. Alors que je m’approchais du bureau, la porte de gauche s'ouvrit et mon chef sortit d'un pas décidé. Il ralentit, me dévisageant de haut en bas, d'un air appréciateur. Peut-être repensait-il à mon mail à cet instant ? Il déclara alors:

-Bonjour Moïra vous êtes pugnace! Vous venez directement chercher la réponse à votre demande d’hier ? Entrez, je vous en prie !


Je lui retournais un sourire éclatant : Je m'étais entraînée plusieurs fois hier pour que cela vienne naturellement. Je le suivis et choisis le siège pivotant pour prendre une position à la Sharon Stone dans «Basic instinct». Il se pencha alors, histoire de bien admirer le paysage dévoilé par mon décolleté :

-Dites-moi Moïra, comment trouvez-vous notre maison d'édition? Vous sentez-vous bien au milieu de vos collègues ?

Je décidais alors de ne pas passer par l’attitude potiche et de la jouer cash. Je déclarais:

-Très bien monsieur, je vous remercie de m’accorder votre confiance. Je me plais beaucoup ici, mais une chose pourrait me permettre de me sentir encore mieux : J'ai appris pour la malheureuse Claudette et j’aimerais beaucoup vous montrer que je suis à la hauteur de son poste.

-Voyons Moïra, pourquoi une jeune femme ravissante comme vous ne trouve-t-elle pas plus de plaisir dans la lecture des manuscrits de la section romance ?

J'avais envie de lui lancer mon poing dans la gueule pour lui faire comprendre à quel point sa remarque était misogyne. Je dû néanmoins cacher ma colère et je décidais de transformer mon agressivité en paroles ciblées :

-Vous savez monsieur, je suis très calée sur ce thème : Je connais la plupart des façons de tuer, d’égorger, de dépecer, de dissoudre un corps. Je pourrais détecter les plagiats et je connais parfaitement les goûts des amateurs de thrillers. Je fais partie de plusieurs groupes sur facebook, ce qui m’amène à faire de la publicité et à connaître le positionnement des lecteurs. Je suis en mesure de rechercher les techniques scientifiques et de valider ou non les écrits en la matière. Je suis la personne faite pour cela ! Je vous propose de me prendre un mois à l'essai et vous pourrez vous en rendre compte !

-Bien bien, Moïra, vous m’impressionnez! Je veux bien tenter la chose mais attention à ne pas me décevoir ! Ce serait dommage, au vu de ce que vous me montrez là... En tout cas, je constate de la motivation ou je ne m’y connais pas! Je vais prévenir Jennyfer que vous changez de bureau. Vous avez jusqu’à la fin de la semaine pour transmettre vos commentaires sur le manuscrit en cours. Je veux que tout soit en ordre pour la personne qui vous succédera.

Je me retins de lui sauter au cou et déclarais sobrement :

-Vous pouvez compter sur moi, ce sera fait !


Je quittais le bureau, aussi légère qu’une plume.


À la pause-café, j’annonçais à Patricia ma nouvelle nomination. Elle me félicita chaleureusement.

Je décidais de m’atteler à ma tâche rapidement et de retourner dans mon bureau. Pensive, je ne vis pas la personne qui tournait sur ma droite et je faillis bousculer John. Il m’arrêta en posant la main sur mon bras, dans un geste de profonde sollicitude, et me dit :

- Moïra tu vas bien ? Tu as l’air bouleversée?

-Non ce n’est rien j’étais juste pensive.

-Au fait j’ai appris ta nomination! Congratulations ! Félicitations à toi!

-Merci John, c’est gentil.

-Nous pourrions dîner un soir, me dit-il, plongeant ses yeux clairs dans les miens.

Je ne sus que répondre : John pouvait être charmant mais son côté sûr de lui me rebutait. J’éludais en répondant :

- Pourquoi pas ?

Je passais mon chemin, ne sachant comment interpréter le sourire carnassier qu’il avait affiché en entendant ma réponse.

La fin de la semaine me parut très longue. Il me tardait d'en finir avec cette lecture de bleuette mais je fis tout très sérieusement afin de ne pas me griller auprès de ma direction.


Le lundi, toute excitée à l'idée de mon nouveau poste, je récupérais la clé du bureau auprès de Jennyfer. Je parcourais les notes de Claudette et constatais qu'elle avait travaillé avec application et créé une grille d'évaluation très pertinente. Une pointe de remords me traversa : Serais-je à la hauteur ?

Je parcourus un premier manuscrit et je me demandais si l'auteur avait, une fois dans sa vie, pris des cours de grammaire et d’orthographe. Même son imagination était laborieuse.

Toutefois, je pris mes marques en quelques jours.


Au bout d'une semaine, je pensais que John avait heureusement oublié ma réponse mais je me trompais : Il m'invita pour le soir même. Je bafouillais, lui disant que j'avais un impératif pour 22h30 ; ce fut tout ce que j’avais pu trouver sur le moment. Nous nous donnâmes donc rendez-vous pour 20h.


Au fur et à mesure de la journée, je regrettais de n’avoir pas su dire non. J'essayais de convaincre Patricia de se joindre à nous mais mon amie partit d'un éclat de rire avant