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LES HISTOIRES D'AMOUR FINISSENT MAL... EN GÉNÉRAL

Je reposais les pages dactylographiées et soufflais bruyamment. Je n’en pouvais plus de cette prose remplie de guimauve verbale ! Comment en étais-je arrivée là ? Pourquoi avais-je accepté ça ? Je me posais ces questions pour la dixième fois de la semaine.

Pourtant, j’en avais rêvé de ce travail !


J’ai toujours aimé lire, c’est même un euphémisme. Ma vie est liée à la lecture ! J’ai toujours eu un bouquin à portée de main, alors je m'étais demandée : pourquoi ne pas en faire mon métier ? Surtout que si je lisais dans la journée, j’aurais peut-être moins besoin de bloquer mes soirées pour me réfugier dans mes récits préférés, avec la sensation que je n'aurais pas assez d'une vie pour tout lire. Je m’autoriserais peut-être à sortir, rencontrer des gens ?

J’avais donc postulé comme lectrice dans des maisons d’éditions, déposant des CV, développant mon savoir-faire. Le jour où j’avais reçu un coup de fil m’annonçant que ma candidature avait été retenue, j’avais pleuré, avant de filer m’acheter le dernier Norek pour me récompenser !


Mon truc c’était le polar, le thriller, le trash, le sanglant. Je l’avais tellement spécifié lors de l’entretien que j’étais arrivée confiante, me posant surtout des questions techniques : sur quels critères évaluer ? Comment être efficace et reconnue ? Pourtant, quelques semaines plus tard, je me retrouvais lectrice des manuscrits de la section romance.

Je me forçais à dépasser mon appréhension : ce n’est pas parce que je n’aimais pas ce type de roman que je devais être subjective quant à la qualité de l’écriture et du contenu…

Arghhh, le problème est que ce vocabulaire déteignait même dans mon quotidien ; je me mettais à parler comme eux !


Quand je faisais une pause repas, je me demandais si l’homme au fond de la salle me regardait avec un air langoureux, ou rêvait que je sois sa princesse, qu’il choierait jusqu’à la fin de ces jours…Quand je m’en apercevais, ça me donnait envie de gerber!

Je n’avais pas de petit copain. J’en avais eu quelques-uns…à des moments donnés. Mais rien de sérieux. Pourtant je ne pensais pas être moche, mon reflet dans la glace n’était pas repoussant… Je me trouvais plutôt acceptable. Mon visage pâle et mes longs cheveux bruns amenaient souvent les gens à me comparer à Eva Green . Mes 30 ans me donnaient une dose de maturité nécessaire pour transformer mon potentiel physique en atout de charme… ça y est, je recommençais avec ce vocabulaire à l’eau de rose!

Moi ce qui m’intéressait, c’était la rencontre. Je ne me voyais pas faire de concessions sur l’importance du dialogue, de l’humour, d’une relation épanouissante… Peu importe si la plastique n’était pas parfaite!


Je revenais au manuscrit posé près de moi, mais je n’arrivais toujours pas à me concentrer. Je n’en pouvais plus! Je décidais alors de faire une pause et me dirigeais d’un pas alerte vers la machine à café. Dans ma boîte, c’était là que tout se disait: les potins, les débuts de relations amicales voire amoureuses … J’aimais bien avoir ma dose d’immersion dans ce que j’appelais le monde «Voici/Gala». J’écoutais, je riais, je participais aussi à l’ambiance … Je me sentais normale, je m’intégrais dans l’équipe.

Je tournais à droite dans le couloir et ralentis en voyant que Claudette était assise face à John. Claudette! Le prénom était aussi ringard que la vieille fille qui le portait, et que je considérais clairement comme ma rivale! C’est elle qui lisait les polars et autres thrillers, elle qui avait la charge de découvrir le nouveau Takian ou le futur Minier. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour être à sa place!

Alors, quand je l’entendais se plaindre sans arrêt de son dos, de ses jambes, de ses yeux, de ses mollets, de son cul … Je n’en pouvais plus de ces simagrées! Je m’approchais d’eux néanmoins.


John regardait Claudette avec commisération :

-Ah oui, ma pauvre…

Allez c’est bon, elle se plaignait encore ! Je ne la supportais plus cette vioc !

L’autre continuait :

-Tu comprends, là ils vont me faire une infiltration mais si la douleur ne passe pas, je vais devoir me faire opérer… C’est affreux! Le genou c’est toujours difficile au quotidien, je suis vraiment handicapée!

-Hum hum, murmura John d’un air fatigué.

Je lui souris avec connivence. Dès que Claudette eut tourné les talons avec difficulté, je renchéris :

- Elle se plaint encore de son genou…

-Oui je n’en peux plus! Elle me fait chier à toutes mes pauses! Ça ne devrait pas être autorisé un boulet pareil! Si quelqu’un pouvait régler son sort en la poussant un bon coup et hop ! On n’en parle plus !

- C’est un peu radical ! M’écriai-je.

- Oui tu as raison ! Répondit-il. Cela ne lui rendrait sans doute pas service mais ça nous aiderait bien à nous ! Conclua-t-il d’un regard malicieux.


Deux jeunes femmes connues pour être des commères de l’entreprise, apparurent aussitôt.

A leur vue, John se leva prestement pour regagner son bureau, m’adressant un signe amical au passage. Pour ma part, je les écoutais un peu distraitement. John était un mec prétentieux et d’un humour douteux mais il avait raison. Claudette était un poison pour ses collègues. Mais que devions nous faire ? Je repensais à sa phrase sur le fait que cela rendrait service à tout le monde si elle n’était pas là. Mon esprit créatif se mit à fantasmer : si Claudette avait un arrêt long, je pourrais briguer sa place et lire des thrillers toute la journée… Mon rêve ! Je me reprenais : il ne servait à rien de me projeter, je devais continuer à parcourir le manuscrit «d’amour toujours» pour faire un commentaire exhaustif au comité de lecture.


Ce soir-là, je m’étais commandé un plateau de sushis que je dévorais devant le livre «mauvais pas» de Linwood Barclay. J’aimais bien cet auteur qui savait mêler les intrigues à un zeste d’humour. Dans ce bouquin, le personnage cumulait les bourdes ce qui l’entraînait dans des situations abracadabrantesques: en voulant faire peur à sa femme qui laissait tout traîner, il se retrouvait avec le sac d’une inconnue qu’il retrouve assassinée quelques heures plus tard. Dans ce livre, tous les détails étaient exploités. Sentant la fatigue venir, je glissais mon marque page à l’effigie du groupe Facebook des mordus de thriller, dont je faisais partie activement depuis bientôt trois ans, et éteignais la lumière.



En m’endormant, je repensais au passage ou le héros du bouquin fait semblant de tomber dans les escaliers en se prenant les pieds dans les cartables de ses enfants. Il espérait ainsi leur donner une leçon mais, bien sûr, l’histoire tournait en sa défaveur. Somnolente, je revivais le récit quand l’image de Claudette se télescopa à celle du personnage. Il y avait des escaliers partout dans cette entreprise et Claudette tenait absolument à les prendre pour ne pas perdre la mobilité de son genou. Pourquoi ne pas tenter ma chance ? Elle descendait si lentement que j’aurais le temps de finir de lire «le Cheptel», et ses 653 pages, qu’elle n’aurait pas descendu trois étages. Il y aura bien un moment où personne ne serait témoin de sa chute! Je me ressaisis devant la noirceur de mes pensées alors que mon rêve m’emportait déjà dans un monde où j’étais lectrice absolue des thrillers et je découvrais avec délectation le nouvel écrivain en vogue, digne d’un Patrick Bauwen ou d’un Sébastien Fitzek.


Le lendemain, la journée fut longue! Je devais m’attaquer à «les cloches sonnent toujours le samedi», un pavé de 756 pages qui décrivait avec délectation une héroïne en train de fantasmer sur les acteurs de sa série préférée, au point de prendre l’avion pour décider de les rencontrer. Le récit était empreint de longueurs dès qu'elle évoquait la plastique parfaite des hommes sur lesquels elle fantasmait, et cela rendait la lecture fastidieuse pour quelqu'un d'hermétique à ce genre de littérature. J’avais l’impression de vivre dans un espace rose bonbon entouré de baldaquins et de petites fleurs!

À l’heure du déjeuner, Patricia, ma collègue, vînt me chercher pour que l’on aille au petit bistrot situé à trois rues de là. Je la suivais quand je m’aperçus que j’avais laissé mon sac dans mon bureau. Je lui proposais de s’avancer pour réserver notre table, le temps que je la rejoigne. Elle était habituée! Il faut dire que j’ai toujours été tête en l’air, perdant souvent mes clés, portefeuille, carte bleue, ce qui faisait le désespoir de mes parents et agrémentait avec humour les soirées entre amis à travers maints récits.


Je montais les escaliers quatre à quatre quand je croisais Claudette claudicant. Mon rêve revînt à ma mémoire et je secouais la tête, cherchant à me raisonner. Une fois mon sac saisi, je repassais au même endroit pour vérifier où elle en était. Elle n’avait franchi qu'un pallier. L’occasion était belle, personne à l'horizon : Je pris mon élan et la poussais de toutes mes forces. Un cri retentissant accompagna sa chute. Tout en me demandant comment j’avais pu passer à l’acte aussi facilement, je regardais le corps de Colette étrangement affalé au bas de l’escalier. Elle ne bougeait plus et sa tête avait pris un angle improbable au niveau des cervicales. Un sentiment de puissance m'envahit. J'avais réussi à aller au bout de mon idée ! Maintenant, le plus important était de ne pas me faire pincer. Je refermais doucement la porte et m éloignais discrètement.

Midi était passé, il y avait donc peu de personnes sur place. Je campais devant l'ascenseur en pestant bien fort contre sa lenteur, afin que tout le monde se rappelle de moi en train d'attendre. J'allais ensuite retrouver ma collègue dans notre resto préféré et je dévorais une entrecôte frite à pleine dents.

Tout au long du repas, je m’attendais à éprouver des remords, de la culpabilité, et pourtant rien de tout cela ne venait. Je m'étonnais toute seule de ne rien ressentir, mis à part cette jubilation intérieure qui me gagnait en m'imaginant dans la section thrillers. C'était comme si j’avais gagné au loto !


En revenant de notre pause, les camions des pompiers et du SAMU obstruaient le passage. Nous nous sommes approchées et je vis les portes se refermer, emportant Claudette qui paraissait plus morte que vive.

Au milieu de l'attroupement, John me lança un regard profond et appuyé qui me mit mal à l'aise : se doutait-il de quelque chose ? Je tournais la tête dans la direction opposée et, pour la première fois de la journée, des frissons me gagnèrent en même temps que la crainte d’être démasquée.

Je patientais une heure avant d’envoyer un mail à mon chef lui précisant que, bien que désolée pour ma collègue, j’étais prête à suppléer à son absence pour la section thriller. La journée se passa sans la moindre réponse de sa part.


Le soir, je me pelotonnais sur le canapé, mon chat Odor installé à mes pieds, un plaid sur les genoux. Je dégustais le livre « Bazaar » de Stephen King avec délectation. Dans ce bouquin, un homme s'installait dans une petite ville, ouvrant un commerce ou chaque habitant perçoit dans la vitrine l’objet dont il a toujours eu envie. Il le paie un prix modique mais en échange, il doit rendre un service qui paraît minime, comme ouvrir le robinet du voisin, poser une planche à travers d'un chemin... Toutefois, cette manipulation mène la ville dans un chaos des plus total.

Ce livre me fit réfléchir à ma propre situation : Avais-je bien calculé mon coup ou ai-je été trop directe ? John m'avait-il manipulé ? Comment faire pour que mon chef ait envie de me donner le poste de Claudette ? Je calculais toute la nuit, aidée par les mots du maître King, avant de me dire que j'avais les arguments pour décider mon supérieur : ce qui fait tourner la tête des hommes, ce sont les seins et les culs des femmes.


****


Le lendemain, je choisis ma tenue avec précision et application. Je ne voulais pas que mes collègues aient l’impression que j’allais à un mariage ou à une sauterie. Et en même temps, je cherchais à faire classe, pas classe coincée, non, plutôt le genre classe un peu chienne. C'était indispensable pour mettre en œuvre mon plan, à savoir adopter une attitude un peu provoc pour décider mon chef.

J’arrivais au cinquième étage : alors que l’ascenseur s'ouvrait sur le dernier étage de l’immeuble, je vis un vaste hall et posais mes chaussures sur une moquette rouge épaisse et très chic. Au milieu de la pièce trônait un bureau en laqué blanc. Cinq portes blanches étaient elles aussi desservies par cette pièce : c'était les entrées des quatre chefs de service et du directeur général.

Une secrétaire, qui ressemblait plus à un top model qu'à ma voisine de palier était déjà au téléphone. Je la regardais, dépitée, me disant que mon numéro de charme risquait de ne pas marcher face à un tel canon. Toutefois, sa tenue stricte, voire limite cucul la praline, me rassura : Ma tenue sensuelle pouvait faire mouche. J’avais revêtu une jupe en cuir noir et un haut en satin rouge. Alors que je m’approchais du bureau, la porte de gauche s'ouvrit et mon chef sortit d'un pas décidé. Il ralentit, me dévisageant de haut en bas, d'un air appréciateur. Peut-être repensait-il à mon mail à cet instant ? Il déclara alors:

-Bonjour Moïra vous êtes pugnace! Vous venez directement chercher la réponse à votre demande d’hier ? Entrez, je vous en prie !


Je lui retournais un sourire éclatant : Je m'étais entraînée plusieurs fois hier pour que cela vienne naturellement. Je le suivis et choisis le siège pivotant pour prendre une position à la Sharon Stone dans «Basic instinct». Il se pencha alors, histoire de bien admirer le paysage dévoilé par mon décolleté :

-Dites-moi Moïra, comment trouvez-vous notre maison d'édition? Vous sentez-vous bien au milieu de vos collègues ?

Je décidais alors de ne pas passer par l’attitude potiche et de la jouer cash. Je déclarais:

-Très bien monsieur, je vous remercie de m’accorder votre confiance. Je me plais beaucoup ici, mais une chose pourrait me permettre de me sentir encore mieux : J'ai appris pour la malheureuse Claudette et j’aimerais beaucoup vous montrer que je suis à la hauteur de son poste.

-Voyons Moïra, pourquoi une jeune femme ravissante comme vous ne trouve-t-elle pas plus de plaisir dans la lecture des manuscrits de la section romance ?

J'avais envie de lui lancer mon poing dans la gueule pour lui faire comprendre à quel point sa remarque était misogyne. Je dû néanmoins cacher ma colère et je décidais de transformer mon agressivité en paroles ciblées :

-Vous savez monsieur, je suis très calée sur ce thème : Je connais la plupart des façons de tuer, d’égorger, de dépecer, de dissoudre un corps. Je pourrais détecter les plagiats et je connais parfaitement les goûts des amateurs de thrillers. Je fais partie de plusieurs groupes sur facebook, ce qui m’amène à faire de la publicité et à connaître le positionnement des lecteurs. Je suis en mesure de rechercher les techniques scientifiques et de valider ou non les écrits en la matière. Je suis la personne faite pour cela ! Je vous propose de me prendre un mois à l'essai et vous pourrez vous en rendre compte !

-Bien bien, Moïra, vous m’impressionnez! Je veux bien tenter la chose mais attention à ne pas me décevoir ! Ce serait dommage, au vu de ce que vous me montrez là... En tout cas, je constate de la motivation ou je ne m’y connais pas! Je vais prévenir Jennyfer que vous changez de bureau. Vous avez jusqu’à la fin de la semaine pour transmettre vos commentaires sur le manuscrit en cours. Je veux que tout soit en ordre pour la personne qui vous succédera.

Je me retins de lui sauter au cou et déclarais sobrement :

-Vous pouvez compter sur moi, ce sera fait !


Je quittais le bureau, aussi légère qu’une plume.


À la pause-café, j’annonçais à Patricia ma nouvelle nomination. Elle me félicita chaleureusement.

Je décidais de m’atteler à ma tâche rapidement et de retourner dans mon bureau. Pensive, je ne vis pas la personne qui tournait sur ma droite et je faillis bousculer John. Il m’arrêta en posant la main sur mon bras, dans un geste de profonde sollicitude, et me dit :

- Moïra tu vas bien ? Tu as l’air bouleversée?

-Non ce n’est rien j’étais juste pensive.

-Au fait j’ai appris ta nomination! Congratulations ! Félicitations à toi!

-Merci John, c’est gentil.

-Nous pourrions dîner un soir, me dit-il, plongeant ses yeux clairs dans les miens.

Je ne sus que répondre : John pouvait être charmant mais son côté sûr de lui me rebutait. J’éludais en répondant :

- Pourquoi pas ?

Je passais mon chemin, ne sachant comment interpréter le sourire carnassier qu’il avait affiché en entendant ma réponse.

La fin de la semaine me parut très longue. Il me tardait d'en finir avec cette lecture de bleuette mais je fis tout très sérieusement afin de ne pas me griller auprès de ma direction.


Le lundi, toute excitée à l'idée de mon nouveau poste, je récupérais la clé du bureau auprès de Jennyfer. Je parcourais les notes de Claudette et constatais qu'elle avait travaillé avec application et créé une grille d'évaluation très pertinente. Une pointe de remords me traversa : Serais-je à la hauteur ?

Je parcourus un premier manuscrit et je me demandais si l'auteur avait, une fois dans sa vie, pris des cours de grammaire et d’orthographe. Même son imagination était laborieuse.

Toutefois, je pris mes marques en quelques jours.


Au bout d'une semaine, je pensais que John avait heureusement oublié ma réponse mais je me trompais : Il m'invita pour le soir même. Je bafouillais, lui disant que j'avais un impératif pour 22h30 ; ce fut tout ce que j’avais pu trouver sur le moment. Nous nous donnâmes donc rendez-vous pour 20h.


Au fur et à mesure de la journée, je regrettais de n’avoir pas su dire non. J'essayais de convaincre Patricia de se joindre à nous mais mon amie partit d'un éclat de rire avant de me répondre:

-Démerde toi ma belle, c’est toi qui t’es mise dans cette situation galère ! Je ne vais pas m’emmerder à l’écouter parler de ses bagnoles ! Par contre, si ton but est de conclure la soirée par une partie de jambes en l’air, fais toi plaisir!

-mais qu’est-ce que tu racontes? Il a dit que c’était en toute amitié !

-Il s'est déjà tapé la moitié de la boîte alors je ne sais pas s’il est regardant sur l’amitié, mais méfie-toi quand même!

Je me rendais au restaurant à reculons; Je n’avais fait aucun effort vestimentaire, espérant ainsi être claire. Mon collègue m’attendait en parcourant la carte. Alors que je m'asseyais, il me dit :

-Je ne sais pas si tu connais ce restaurant mais je te conseille leurs spaghettis vongole.

Il avait ponctué sa phrase d'un accent pseudo italien qui laissait à désirer. Néanmoins, je n’avais jamais goûté aux pâtes aux palourdes et je me lançais. John entra vite dans le vif du sujet :

-Maintenant que tu es à la section polars, j’aimerais te soumettre mon manuscrit.

Il sortit une liasse assez épaisse d'une pochette bleue. Le titre du livre était « rivages » et il était signé John D. Qu’est-ce que c'était con comme pseudo ! Mon collègue continuait de parler :

-J’ai écrit un livre exceptionnel et je te fais la faveur de te le faire découvrir! Tu verras qu’avec ce manuscrit, tu te feras à coup sûr une place dans notre entreprise. Je suis même prêt à entendre des critiques, si tu en trouve quelques-unes, bien entendu!

Je me rencognais dans mon fauteuil et restais silencieuse. Il ne voulait pas me draguer en fait! Je ne savais pas si je devais être soulagée ou vexée. C'était peut-être pour la même raison qu'il faisait semblant d'être sympa avec Claudette ? Devant mon silence, il prit la mouche:

-Quoi, ne me dis pas que tu n'es pas une chasseuse de talent ? Tu as en face de toi la personne qu'il te faut.

-Laisse-moi la possibilité d'en juger!

-Comment tu pourrais passer à côté de mon livre? Sache que je suis prêt à te donner une petite compensation si tu m’aides comme il se doit !

Je mangeais mes palourdes, dont les épices m'arrachaient la gueule, tout en gardant un air stoïque. S'il en était réduit à me payer, c'est que ce n'était pas le best seller de l'année, son bouquin ! Je le fixais et lui dit calmement :

-Est-ce que tu es en train de me parler de pot de vin, John ?

Je ne pensais pas détenir une telle responsabilité. Je n'étais que lectrice et déjà on voulait m'acheter ! Il me regarda sans rien dire, avec un air assuré qui me mit mal à l'aise, s'essuya la bouche et me dit :

-Pour le moment lis-le, on en reparlera.

Il claqua des doigts pour demander l’addition.

**** Le soir même, je ne pus m’empêcher de jeter un œil au manuscrit de mon collègue. Étonnamment, il était d’une qualité d’écriture indéniable mais le contenu me débectait. Les femmes étaient toutes considérées comme des objets sexuels, qu'au mieux les hommes mataient, voire qu'ils tripotaient sans vergogne avec l'idée qu'elles n'attendaient que ça ; Si elles réussissaient, c'était grâce à leurs culs et si elles rataient, c'est parce que c'était des gonzesses. J'étais horrifiée de cette mentalité et pas si étonnée, d'ailleurs.

Le lendemain, je fis un retour vif et à charge auprès de John, qui ne comprenait pas ce qui me gênait dans sa perception de vie.

-Tu n'es qu'une de ces féministes de mes deux en fait, incapable du moindre humour la concernant ! Asséna-t-il. Mais je te préviens, jusque-là j'ai été gentil mais si je balance tout ce que je sais sur toi, mademoiselle sainte nitouche, tu vas y passer ! Reconsidères vite ta façon de t'adresser à moi ou tu vas le regretter !

Stupéfaite, je le regardais s'éloigner, furax. Des frissons me parcoururent à l'idée de ce que ces mots cachaient. J'étais clairement dans la merde.


****

Je passais mon temps à réfléchir à ce que John devait savoir, à ce qu’il imaginait, à ce qu’il avait contre moi. Ok, il m’avait soumis l’idée de me débarrasser de Claudette et comme par miracle, je l’avais fait. Mais il n’avait pas pu me voir faire! Je me demandais quel poids aurait sa parole contre la mienne. Je m’endormis très tard, incapable de rentrer dans mon roman en cours. Pourtant, Franck Thilliez était mon auteur préféré, mais les problèmes de mémoire de son héroïne ne me parlaient pas. J'étais embourbée dans ma situation.

Avant de fermer les yeux, je décidais d’engager la conversation avec lui dès le lendemain. Je devais savoir coûte que coûte ce qu'il sous-entendait!

Le jour suivant, j’attaquais le roman d’un auteur assez atypique. Je fais une digression pour vous expliquer le fonctionnement assigné à cette maison d’édition. Les consignes étaient claires : je devais ouvrir le manuscrit à trois endroits : vers le début, vers le milieu et vers la fin. S’il m’accrochait, je devais continuer, mais si les trois passages étaient sans intérêt, je devais le mettre de côté. Au départ, j’étais frustrée et j’avais l’impression d'être injuste envers l’auteur et le travail qu’il avait fourni. Mais je me suis fait rattraper par la productivité et j’ai opté moi aussi pour ce fonctionnement. Si je trouvais que le manuscrit avait du potentiel, je le transmettais au comité de lecture.

Concernant ce nouveau roman, le premier passage était intéressant, sombre et déroutant. Le deuxième me surprit, car il s’agissait de paroles de chansons. Le troisième me frappa de par son écriture poétique et profonde. Je dévorais alors les aventures de « Régis », malade psychiatrique et avant tout être humain. Je le transmettais au comité de lecture, espérant que des esprits étroits ne le rejetteraient pas, formatés au standard d’aujourd’hui.

Je décidais de faire une pause et d’aller chercher un café avant que la foule n'arrive devant les machines. Je tombais sur John, comme je l’avais espéré, puisque je connaissais ses horaires habituels. Il me lança un sourire désarmant mais son regard contredisait cette apparence. Il s’avança vers moi, resta debout et me dit :

-Alors Moïra, as-tu réfléchi? Vas-tu enfin être raisonnable?

Je m’avançais vers lui en me collant pratiquement contre son corps, de façon à lui montrer que je n’étais nullement intimidée. Je repris :

-Oui John, j’ai réfléchi. Je ne peux pas valider tes écrits, je suis désolée.

Si son regard avait envoyé des balles j’aurais été fusillée sur place. Il rétorqua :

-Je sais ce que tu as fait à Claudette! C’est ignoble, tu t'en rends compte ?

-Qu'est-ce que tu racontes ? C'est n'importe quoi !

-Tu devrais faire attention Moïra, tu ne passes pas inaperçue... et je sais être très discret quand je le veux. Je t'ai vu ce jour-là! Et manifestement, tu n'as pas honte de ton geste!

-C'est pas possible, je n'ai vu personne! Et te rappelle que c’est toi qui m’a dit que si elle n’était plus là, elle rendrait service à tout le monde!

Je m’en voulais immédiatement d’être entrée dans son jeu. J’ai toujours été impulsive, et un peu conne aussi, il faut bien le dire. Je n'ai jamais mesuré mon QI mais je ne suis pas sûre de vouloir connaître le résultat... Bref, en tout cas, je vis dans les traits de John que j’avais réagi comme il l'escomptait. Il rétorqua :

-Une phrase en l’air n’est pas une incitation au crime! Par contre, ton acte était calculé et tu risques gros, ma vieille!

-Tu n’as aucune preuve! Lançais-je, éperdue.

John sortit son téléphone et me montra son écran. La fonction enregistreur était en marche. -Maintenant si ! Ajouta-t-il dans une expression triomphante.

Il coupa la bande audio et ajouta:

-Réfléchis ma belle, réfléchis bien ! Est-ce que le jeu en vaut la chandelle?

Il se tenait maintenant à cinq centimètres de ma bouche, me défiant du regard, quand nous entendirent des gloussements dans mon dos. Les deux pimbêches du deuxième étage regardaient dans notre direction et je constatais que notre position de proximité pouvait prêter à confusion.

Je fus poussée par l’intuition que je devais profiter de cette situation pour prendre l’avantage et j’embrassais langoureusement mon ennemi stupéfait. Je lui déclarais:

-À plus tard ! D’une voix qui se voulait sensuelle, avant de le planter là.

Je m’éloignais d’un air assuré mais je sentais mes jambes flageller à l’idée de la menace que représentait John. Je tentais de ne pas céder à la panique. Je me demandais comment m’en sortir et me posais encore une fois des questions : Qu’est-ce que je foutais là ? Pourquoi je m’étais fourré dans cette galère ? Est-ce que le jeu en valait vraiment la chandelle, comme John me l’avait demandé ?

Pourtant j’avais l’impression de lui avoir montré que je ne me laisserai pas faire, au milieu de tout ce chaos.

**** Le soir je rentrais chez moi avec soulagement. Il me tardait de me pelotonner sous mon plaid préféré, Odor ronronnant près de moi, et de me plonger dans «Lontano», de Jean-Christophe Grangé. Ce livre dépaysant allait me faire du bien pour déconnecter de ce quotidien inquiétant !

Je tournais la clé et jetais mon sac à main dans l’entrée. Je fus accueillie par un miaulement strident et déchirant qui me remua les tripes. Odor! Que lui arrivait-il ? Je me précipitais dans ma chambre, d’où provenaient les plaintes. Sidérée, je m'arrêtais quelques secondes sur le seuil : mon chat était miraculeusement vivant alors qu’il était ouvert sur tout le flanc. Il était imbibé de sang et ne pouvait plus bouger. Malgré cela, il essayait de se lécher de façon saccadée. Ses yeux roulaient de terreur. Sur le mur, je vis une inscription sanguinolente dont la matière provenait sans doute du ventre d’Odor.

Les mots « Tu vas payer Salope » se détachaient sur le mur.

Je me précipitais vers mon chat afin de l’entourer des serviettes que j'étais allée chercher préalablement dans la salle de bain. Le cœur littéralement déchiré par ses lamentations, je me précipitais vers l’entrée, pris mon sac et mes clés de ma main libre et l’amenais à la clinique vétérinaire la plus proche.

Je ne voulais pas me dire que les chances d'Odor étaient faibles mais je n’osais même pas le regarder. Pourtant, je devais faire attention à mes mouvements pour ne pas lui faire plus mal. Je passais la nuit sur une chaise dans la salle d’attente mais à 2h du matin, je dû dire adieu à mon compagnon à pattes qui vivait avec moi depuis bientôt trois ans. Ma détresse était grande et je pleurais beaucoup, et longtemps. Peu à peu, la douleur se transforma en colère froide. John, car je ne doutais pas que ce fut lui, allait regretter son passage à l’acte! Je calculais comment faire pour me venger, puisant des idées dans mes précédentes lectures.

Je me rappelais de ce livre ou un homme se retrouvait enterré vivant, mais cette mise en scène était trop difficile à mettre en œuvre. Plusieurs ouvrages parlaient de séquestration, comme celui de Sandrine Colette, «des nœuds d acier», que j’avais adoré. Mais je devais être réaliste! Je n’avais ni le lieu adéquat, ni la patience de séquestrer John pendant des semaines, et encore moins la cruauté nécessaire au bon déroulement de ce scénario.

Il me faudrait un acte rapide, douloureux et efficace, que j’oublierai presque instantanément. Car après m’être vengée, je devais effacer tout cela de mon esprit pour que tout redevienne comme avant. Ou comme je l’aurais rêvé...

En rentrant chez moi, je commençais par fermer la porte de ma chambre, n’ayant plus la force de me confronter à la violence contenue dans ce lieu. Je consultais alors frénétiquement ma bibliothèque, cherchant des clés dans mes lectures afin de me sortir de cette situation merdique, et en évitant le plus possible de penser au corps de mon chat éventré.

**** Je me fis porter pâle les trois jours qui suivirent. Je n’eus pas besoin d’en rajouter devant mon médecin qui, au vu de mon faciès dévasté, comprit que j’avais besoin de repos. Je ne me sentais pas la force de me retrouver face à John sans perdre mon sang-froid, et je devais aussi peaufiner mon scénario pour ne pas me louper. J’imaginais que je devais accrocher John sur son point faible : son ego. Vu qu'il était sûr de ses capacités de séduction, son besoin de plaire était le levier à utiliser. J’allais lui en donner de l’admiration et de la soumission !


Je devais affiner tout ça. Je fis appel à ma mémoire de lectrice pour trouver comment le manipuler. Je pris un exemplaire du « vide », de Patrick Sénécal. Le livre était vraiment axé sur la vengeance et la manipulation, mais ce que je trouvais à ce sujet était à tellement grande échelle que je ne pouvais pas l'utiliser. Puis je repensais au dernier écrit de Jacques Saussey qui s'appelait Enfermée. C’était là qu’était la clé! Je devais m’inspirer de son personnage, qui n’hésitait pas à passer par la séduction pour arriver à ses fins. Il fallait maintenant que je définisse où et comment agir.


Je pensais envoyer un SMS à John, pour l’attiser, mais je ne voulais pas laisser de traces de mon action. Pourtant, en y réfléchissant, je changeais d'avis. J’étais censée avoir une relation amoureuse avec lui, comme pourraient en témoigner mes collègues à travers ce baiser, je devais donc jouer le jeu. A moi d’être attentive au contenu de mon message. Je choisis finalement de lui envoyer :

-Je suis bouleversée par mes ressentis, je ne sais pas quoi faire. Le fait est que tu me troubles, et quand je lis tes écrits parlant ainsi des femmes, je ne peux pas supporter que tu en regarde d’autres que moi...

J’avais envie de gerber à l’idée d’écrire un truc comme ça ; je me faisais violence mais avais-je le choix ? J’envoyais le SMS, imaginant déjà sa face de truie s'illuminer. Je pris quelques verres de rhum arrangé en attendant sa réponse, qui ne tarda pas :

-Je ne pensais pas te faire cet effet-là, tu es une petite coquine en fait! Tu aimes que je te maltraite, c’est ça?

J’insultais John à voix haute depuis mon salon, le traitant de sale misogyne et de gros connard prétentieux, mais je rédigeais :

-Je ne sais plus trop où j’en suis. J’ai besoin d’y réfléchir encore. On se voit après- demain ! Il me tarde de te voir...

C'était tellement bateau que j'avais l'impression de citer une chanson de Michel Fugain : « Je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdu... »

-OK je comprends ton attirance pour moi et je la respecte. Je t’embrasse. Après une telle guimauve, je ne pouvais que me bourrer la gueule.

Ce connard n’imaginait même pas que je pouvais lui en vouloir d’avoir tué mon chat! Je rêvais de lui faire bouffer sa langue afin qu’il s’étouffe avec !

**** Ma première confrontation avec John se passa de loin. Au retour de la pause repas, je vis qu'il me déshabillait du regard sans vergogne. Je le frôlais alors, retenant mon dégoût, et lui proposais illico un pique-nique à la campagne:

-Ça te dit ? J’amène le repas et la couverture...

Je me forçais à lui sourire. Il me répondit du tac au tac et avec la lourdeur qui le caractérisait:

-Et moi, je me charge de te découvrir !


Je lui donnais rendez-vous sur une colline à 40 minutes de là. J’avais choisi cet endroit car il existe un petit gouffre très profond où les riverains venaient jeter ce dont ils voulaient se débarrasser : cadavres d’animaux, encombrants... Il me questionna sur le choix du lieu, si éloigné alors qu’il habitait à deux pas du bureau. Je répondis:

- La vue est formidable! En papillonnant des paupières.

Je sortis le grand jeu : robe portefeuille qui mettait en valeur ma silhouette et ma poitrine, sous-vêtements sexy... Je me préparais un speech pour amadouer John s’il se montrait méfiant. Ce ne fut pas la peine : sa démarche de Dandy était exacerbée par le fait de se savoir contemplé. En le voyant s'approcher, je sentis mon ventre se nouer dans un spasme douloureux et mes craintes resurgir, maintenant que je me retrouvais confronté à lui. Je me forçais à sourire timidement, baissant un peu les yeux, mais John se jeta sur moi comme un fauve sur une antilope. Je me prêtais au jeu pendant deux minutes (je comptais dans ma tête) et maîtrisais mon envie de lui envoyer un bon coup de genou dans les parties génitales. Je m’éloignais alors en riant :

-Tu vas goûter mon pique-nique! Ne me dis pas que j’ai cuisiné pour rien!

-J’espère que tu cuisines bien, je ne supporte pas les femmes qui ne sont même pas capables de faire un bœuf bourguignon ou une blanquette de veau. Elles n’ont réellement pas été foutues de regarder leur mère faire ? Y a des priorités quand on est une femme! Tout se perd!

J’ai oublié de vous dire que je suis quelqu’un de très expressive. Il dû le percevoir en voyant mon faciès, et penser qu’il valait mieux qu’il garde ses considérations pour plus tard : il devait penser qu’une fois qu’il m’aurait ébloui de ses prouesses sexuelles, je passerais un tablier en chantant et courrais acheter un Thermomix. Il reprit :

-Alors, montre-moi tes talents!

Je sortais mes achats venus directement de chez le traiteur de ma rue. John ne m’attendit pas pour se servir, mâchant la bouche ouverte dans des mouvements disgracieux. J’eus envie de le fustiger pour son manque de respect, mais je me saisis de la bombe de chantilly et des fraises. Je lui dis :

-Et si on passait directement au dessert ?


Je lui enlevais sa veste, puis sa chemise et passais ma robe par-dessus ma tête avant d'enduire son torse de chantilly, tout en déposant des morceaux de fraises. Je sentais son excitation monter au fur et à mesure de mes actes et il ne me vit pas prendre le couteau. Je le levais au-dessus de lui et ses yeux passèrent de la lubricité à l’effroi alors que je le plantais dans son thorax.

Il tenta de se relever pendant que je sortais la lame afin de l'enfoncer de nouveau dans plusieurs endroits de son torse. Je ne sus pas si c’était la chantilly qui me donnait cette impression, mais je trouvais que le couteau s’enfonçait facilement en fait, comme dans du beurre. Je n’avais même pas eu d’appréhension avant mon geste et je ne m’arrêtais de frapper que quand je m’aperçus que John ne bougeait plus depuis un moment et que j’étais couverte de sang. Je léchais la lame du couteau, je pris son pouls et poussais un cri triomphant en constatant sa mort.

Je le traînais jusqu’au trou situé à 4 mètres de nous et le balançais, ainsi que la couverture et ses affaires. J'ai toujours entendu les gens du coin dire que ce trou était tellement profond et étroit qu'il était impossible d'y retrouver quoi que ce soit. Par contre, je m’aperçus un peu tard que je n’avais pas gardé ses clés de voiture, ce qui était une erreur monumentale. Quelle débutante, une vraie bleue! Je me dépêchais d’effacer les traces visibles et repartis chez moi.

Je ne pouvais m’empêcher de cogiter : on allait le rechercher, trouver la voiture... mais qui ferait le lien avec moi? Allaient-ils faire le rapprochement ? J’étais partagée entre l’ivresse d’être arrivée à mes fins et l’imperfection de ma démarche. Moi qui m'était vantée d'être une experte auprès de mon patron, j'étais plus fébrile dans les cas pratiques. En même temps, je m'étais imaginée qu'il y aurait une enquête concernant la mort de Claudette et pourtant, je n'avais pas été embêtée... Cet enfoiré de John était un coureur, ils pourraient penser qu'il était parti avec n'importe quelle gonzesse qui l'aurait plumé ? Et puis les flics, de nos jours, n'étaient pas des foudres de guerre comme on en voit dans les séries télé. En fait, je pensais surtout que ma bonne étoile allait enfin se manifester car j'y avais droit, bordel ! Je l'avais décidé et rien ne m'empêcherait de vivre la vie que j'avais choisie. Peu importe la bagnole, l'ADN et tout le reste : OK j'étais allée un peu vite, la patience n'avait jamais été mon fort, mais je m'en sortirais. J'avais bien besoin d'un verre !

Arrivée à destination, je me forçais à sortir pour faciliter mon alibi : J’avais donné rendez-vous à Patricia dans un bar à tapas où, déchaînée, je dansais la salsa une bonne partie de la nuit.


****

Le lendemain, j’entrais dans mon bureau, confortée dans l’idée que je pourrais enfin m’épanouir dans ce travail de lectrice de polars. La journée se passa sans encombre et je respirais enfin ! Je passais ma soirée à rêvasser à tout ce que ce job pouvait m'offrir.

Le lendemain, j’arrivais au travail et commençais à me pencher sur les derniers envois quand Jennifer me contacta par mail, me prévenant que mon chef m’attendait immédiatement dans son bureau. Je pensais qu’il voulait faire un bilan intermédiaire concernant mon nouveau poste et je montais au cinquième étage détendue, sans préjugés. Pourtant, quelle ne fut pas ma surprise en entendant ses propos :

-Bonjour Moïra, je vous ai fait venir car je suis très inquiet pour John. Nous n’avons pas de nouvelles de lui depuis avant-hier et il ne répond pas au téléphone : cela ne lui ressemble pas! Je me permets de vous en parler car Jessica et Sabrina vous ont vu ensemble... disons... dans une position un peu intime, et William vous a entendu parler d’un pique-nique : Savez-vous où il est ? Vous êtes peut-être la dernière personne à l’avoir vu, avez-vous de ses nouvelles ?

J'eus l'impression que le ciel me tombait sur la tête. Décontenancée et profondément déçue à l’idée que cela ne s’arrêterait jamais, je me mis à pleurer à gros sanglots. Mon chef se méprit sur ma peine et il ajouta :

-Je comprends que cela vous angoisse, vous affecte. Allons, ne soyez pas si sensible, ce n’est peut-être rien !

Je hoquetais tellement, n’arrivant à dire que :

-Je voulais tellement être lectrice de thrillers.... Comment on a pu en arriver là ? Ça ne s’arrêtera donc jamais?

Mon chef, étonné de ma réaction et plutôt dépassé par la situation, se leva :

-Attendez, je vais vous servir un petit verre de mon whisky personnel, ça va vous requinquer !

Je le regardais se lever et me dis que l’occasion était trop belle : Je pris le presse-papier en marbre qui trônait sur son bureau et je l’assommais en le frappant très fort à la tempe. Il glissa sur le sol et je m’acharnais sur son visage d'abord, puis sur le reste de son corps pour être sure qu’il ne se relèverait pas. Je l’invectivais en même temps : Tout était de sa faute! Pourquoi avait-il tout gâché ? Si dès le départ il m’avait mis là où je l’avais demandé on n’en serait pas là ! J’espère qu’il était fier de lui ! Je ne laisserais plus ma place ! Je le traînais jusqu’à la fenêtre et je passais son corps à travers l’encadrement. Il dévala les cinq étages et j’entendis distinctement le splach qu’il fit en touchant le sol, suivi des cris paniqués des passants. Je fermais la fenêtre, gommant ainsi ce contre-temps.


Toutefois, je me doutais bien qu’il restait d’autres problèmes puisqu’il avait parlé à plusieurs personnes de sa société : Est-ce que je devais les fracasser un par un? J’avais l’impression d’être une héroïne d'un roman de Giebel pour qui, à chaque fois que la situation semblait s’améliorer, tout partait à vau l'eau... Déterminée, je décidais donc de rester dans ce bureau et d’éliminer tous les jaloux qui voudraient m'empêcher de faire mon travail en me posant des questions gênantes. Je me suis assise sur la chaise de bureau et j'ai utilisé l’ordinateur pour écrire ces lignes explicatives qui vous montrent bien que je ne suis qu'une victime dans cette affaire.

Je me suis ensuite connectée à mon mail afin de continuer à lire les manuscrits qui y figurent. J'ai envoyé la fiche navette au comité de lecture pour promouvoir un auteur du nom de Matthieu Biasotto qui vient de me faire passer un moment très agréable avec son manuscrit « le mal en elle ». Comme vous avez pu le constater, je suis quelqu’un de très appliquée et consciencieuse.

Depuis maintenant une heure, ils tambourinent contre la porte. Ils essayent de la démonter mais je me suis barricadée avec la bibliothèque impressionnante qui trônait dans le bureau. Je l'ai méthodiquement vidée de ses livres, poussée et remplie à nouveau. Ils en ont pour un moment.

J'ai rassemblé tous les objets qui pouvaient m'aider à me défendre et, quand ils viendront me trouver, je les cognerais un par un jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils doivent me laisser ici à lire les autres thrillers. Pourquoi ? Simplement parce que je suis douée pour ça. Très douée.