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Les ultimes racines des déracinés - Nouvelle

Quinze heures aux cadrans de l’horloge. Vu la pénombre qui s’est abattue sur les alentours telle une ombre tenace, on n’aurait pas dit qu’il n’était que quinze heures.

Soudain, les ténèbres. Ondulations de brumes noires, à mi-chemin entre les nuances charbonneuses et l’opacité des granits.



L’obscurité dévore la pièce et répand, en un souffle fétide, un voile opaque

dont les contours rugueux prennent les allures d’un cercle monotone transpercé de gravats.

Par delà les rivières et les étangs noirâtres, l’ordre inversé du monde lâche, à vau-l’eau, des ombres fantomatiques tels des hussards en perdition. Le vide, maître des lieux, tourbillonne, vainqueur, en une spirale aux râles sournois et incessants.

Enfoncé dans un vieux fauteuil en velours couleur bordeaux, Mounir semblait perdu dans ses pensées, figé telle une statue dans un musée déserté. Pourtant, malgré son immobilisme apparent, Mounir était concentré, les yeux rivés sur l’extérieur. De l’autre côté de la fenêtre, un acacia occupait tout le champ de vision. Gigantesque, l’on ne voyait que lui. Et ses fleurs blanches quelque peu fanées offraient un contraste saisissant avec l’obscurité précoce de ce lundi de novembre.

Secouées par le mistral violent, ses branches se mouvaient frénétiquement mais résistaient.

Mounir songea qu’elles résisteraient encore et encore. Et que même après lui, l’acacia demeurerait. Ces arbres étaient connus pour leur longévité.

Tout en poursuivant son tête à tête avec l’arbre, Mounir se souvint de cette phrase lue quelque part, dans un de ces innombrables romans, ses compagnons des vieux jours : Les enfants sont les ultimes racines des déracinés. [1]

Déraciné, Mounir l’avait été. Longtemps, il s’était senti déraciné. Lui, l’enfant arraché à sa terre natale, rescapé d’une guerre meurtrière qui avait fait de lui un orphelin. Comme des milliers.

Des enfants, il n’en avait pas eus. Cet acacia, c’était son enfant à lui. L’ultime racine du déraciné.

Un bref instant, Mounir ferma les yeux. Il se revit cinquante ans plus tôt, tout fier de son achat du jour. Un arbuste d’acacia. Son bébé. Il revoit ses racines frêles, enfoncées délicatement dans la terre ; le soin, l’attention dont il avait fait preuve au moment de le planter. Et puis les années ont passé. À force d’amour et d’entretien, son bébé a grandi.

Quatre-vingts ans. L’acacia a quatre-vingts ans à présent. Son enfant. Mounir a trois ans de plus que lui.

Ensemble, ils ont traversé le temps, échangé, construit un long dialogue ininterrompu. Un dialogue au-delà du temps des humains, se passant de mots, enracinant Mounir le déraciné.

Seize heures au cadran de l’horloge. Il fait de plus en plus sombre. À l’intérieur comme à l’extérieur.

Mounir n’a pas quitté son fauteuil. Il n’a pas non plus allumé de lampe. Derrière la vitre de la fenêtre, l’acacia. Qui darde dans sa direction, comme en un geste protecteur, ses branches. Comme le ferait un enfant pour son vieux père.

Mounir n’a un souvenir de son père. Ni de sa mère. À l’instar de nombreux enfants apatrides et déracinés, sa mémoire est une gigantesque page blanche. Un album vierge de photographies.

Dans l’album intime de sa vie, il y a lui. Son enfant. Son compagnon de toujours. L’acacia aux baisers au goût de miel et d’oranger.

L’oranger. La fleur d’oranger. La senteur de sa terre natale. Seule réminiscence jamais oubliée. Conservée au plus profond de lui-même tel un bien précieux. Telle une racine. Celles des origines.

Il est temps, se dit Mounir. Il est temps d’y aller. Avant que le temps ne décide de se suspendre.

Le voilà qui quitte son fauteuil à moitié voûté, se tenant les reins sans doute endoloris par sa longue position assise. Le voilà qui se dirige d’un pas lourd, presque tâtonnant vers la porte. Qui y parvient. Et qui l’ouvre. Péniblement. Et qui avance difficilement vers le petit jardin où trône son acacia.

Ballotté par le vent, Mounir résiste à grand peine. Évitant les chutes comme par miracle, ses pantoufles grises glissant sur la terre mouillée, il avance. Pas après pas.

Un effort supplémentaire. L’effort nécessaire. Il parvient enfin à destination, essoufflé, se blottit contre le tronc de l’acacia un temps indéfini. Puis s’allonge à même la terre, enfouissant son visage au ras du sol, grattant la terre de ses mains tremblantes ; y enfouissant un peu plus son visage, comme poussé par la volonté d’en palper les racines. Comme poussé par la volonté de s’y entremêler.

Et donc le mistral, qui s’emballe de plus belle, qui dénude quelque part les arbres millénaires, qui s’infiltre dans les plis de la chair et se joue de tout. Et se joue de Mounir. Mounir dont la vie de déraciné chancelle, ballotté par les vents contraires de l’existence et de ses turbulences. Et qui prenant à témoin l’acacia, se surprend à se confier à lui.

Quelques semaines. Un mois. Deux mois. Au petit bonheur de la chance ! Ce sont les mots prononcés par son médecin, lors de sa dernière consultation.

Le mistral n’est pas gagnant.

En ce jour de novembre, Mounir le sait. Loti contre le tronc de l’arbre, des mots lui reviennent à l’esprit. Ces mêmes mots qu’il répétait à son acacia. À chaque épreuve.

Il faut aimer la vie… même si… Foutaises ! Même si quoi ? Même si elle nous fuit ? Même si elle veut se débarrasser de nous ?

Phase terminale. Où c’est qu’ils sont allés chercher cette expression morbide pour qualifier l’inqualifiable ? À quoi cela rime ? À rien, si ce n’est à ensevelir, à l’avance, celui

sur qui tombe la sentence. Et il a fallu qu’elle me tombe dessus, alors que je n’ai rien demandé,

si ce n’est de poursuivre ma route, comme prévu, se dit-il.

Fouetté par le mistral, Mounir ne cesse de se poser ces questions qui le taraudent, entre deux

rafales : Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce à moi d’écoper d’une telle sanction ?

Il se revoit, assis bêtement. Guindé, comme un cancre pris en flagrant délit, face au médecin qui vient tout juste de lui asséner la sentence, sur un ton froid. Sec. Limpide. Il s’est senti un peu Meursault, face à son “juge” du jour. Pourtant, il s’entend encore lui demander, honteux de cette déconvenue dont il est innocent, s’il existe des remèdes. Et pire, si l’on aurait pu éviter cela.

Sans tarder, sa réponse, du tac au tac, telle une enflure de mistral qui vient tout anéantir, dans la platitude stérile d’un jargon médical qui ne laisse place à aucune touche de poésie. Et encore moins

d’espoir.

Ce “trop tard, pour les remèdes”. Ce “il aurait fallu anticiper”. Meursault aurait-il pu, lui, anticiper ce piteux jugement ?

Ce médecin, a-t-il seulement conscience qu’il se moque de lui ? Pourquoi les autres ont droit à des remèdes ? Pourquoi n’a-t-il pas eu droit, lui, Mounir, à une seconde chance ? Parce qu’il n’a pas anticipé ? Et donc, tant pis pour lui ?

Mounir, les yeux clos, resserre son étreinte autour de son arbre. Finis les plus tard et les lendemains à venir. Fini, le futur qui, d’un coup de mistral, fut. Passé. Pas simple. Très compliqué.

Que faire ? Que faire du peu de temps qui reste ? Attendre que sonne l’heure en espérant un miracle de dernière minute ? Une rafale d’espoir ? Du vent ? Encore faut-il croire aux miracles !

Cela relève d’un sordide mise en scène. Cela ressemble quelque peu à une fin

de partie à la Beckett. Non. Trop absurde. Irréalisable.

Et la tragédie est déjà en route. Plus rien ne peut enrayer sa progression.

Ni son dénouement. Le rideau était déjà tombé. Avant que la pièce n’ait commencé.

Scène finale. Y aura-t-il des applaudissements ? Des messes basses ? Des rappels ?


L’acacia sursaute d’effroi, comprenant soudain l’incompréhensible.

Et soudain, le mistral enfle, charriant dans son sillage des échos lointains. L’acacia y décèle l’appel de l’océan, venu de là-bas. Lieu des origines de Mounir. L’océan. Insidieux. Entêtant.

Soudain les clameurs de la houle résonnent. Soudain des effluves inattendus, iodés, s’en viennent ourler les haleines du mistral.

L’acacia comprend alors, que la décision est arrêtée.

Mounir, comme Meursault a laissé la décision se décider sans lui. Il a pris la décision. Ultime. Face à l’arrêt de vie, se tenir face au vent. Le défier. Tenter cet ultime coup. Tout quitter. Puisque la vie veut le quitter.

Tout quitter et suivre la voie océane, voix des origines. Pour s’en aller retrouver ses racines un jour ; peut- être un matin calme, peut-être un soir de tempête en mer ; emportant avec lui, la voix de la mer qui gronde furieusement. La voix d’une mère inconnue. Puisqu’il lui faut s’en aller, autant partir pour de bon. Rageusement.

L’acacia l’a compris. Il lui faudra faire porter à l’horizon ce qui restera de son “père” : sa voix.

À force de gronder, la voix finira-t-elle peut-être par l’emporter, se déjouant des vents contraires. Et du mistral, aussi. Qui sait ?

À l’intérieur de la maison, c’est l’obscurité totale. Une autre scène se joue. L’acacia en est le témoin silencieux. Tout n’est plus qu’ombres. Des ombres tenaces. Épaisses.

Silence frémissant. Frissons ténébreux.

Jadis, ces murs avaient une âme. Jadis, cette bâtisse résonnait encore de tous ces dialogues autres dont l’on aurait pu penser qu'ils resteraient d’éternels. Et cette certitude que la vie les habiterait toujours. Ainsi qu'aimait à le répéter Mounir, sur un ton ferme gorgé de certitudes énonçant comme une vérité intemporelle, ce bonheur éternel d’un échange victorieux face au temps.


À l’extérieur, c’est un tout autre son de cloche. Les rafales se font de plus en plus violentes.

Les branches de l’acacia ne sont plus que gesticulations désordonnées. Affolées.

À ses pieds, Mounir. Qui ferme les yeux.

Le mistral s’emballe. Comme s’il s’insurgeait. S’emballe encore et encore. Puis, sans crier gare, se tait. Comme s’il reprenait son souffle avant de mieux repartir.

Mounir, lové au pied de l’acacia, n’a pas rouvert les yeux. Il ne bouge plus.

Des fleurs blanches se mettent à pleuvoir, se déployant le long de sa silhouettes, l’enveloppant en un doux linceul embaumant le miel. Et l’oranger.

Sous l’acacia au tronc raidi par les complaintes du temps, un homme est venu s’étourdir de parfums entêtants.

À l’ombre des lamentations suspendues aux branches d’un arbre presque centenaire, l’homme s’est glissé da

[1]Altaf Tyrewala


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