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NI TOUT À FAIT LA MÊME NI TOUT À FAIT UNE AUTRE

Et voilà que cela repart.

Un écrit neuf, un écrit autre. C’est pourtant la même plume, les mêmes doigts qui se referment sur le stylo dont l’odeur de l’encre est si familière. Les doigts qui s’agrippent, pouce replié en douceur. Fermement.



C’est pourtant la même écriture fluide, aux lettres voluptueusement tracées. Et qui brodent en un crissement, des mots ; mots nouveaux, mots familiers, mots oubliés, surgis d’on ne sait quelle calebasse magique. Sur son trente et un, la plume rebelle, belle parce que rebelle, se pare de ces atours dont l’élégance ne sied qu’à elle. Reine de Saba, elle re-dessine des mondes dignes des contes des Mille et une nuits. Tantôt Cendrillon, tantôt Shéhérazade, la plume a gardé en son doux écrin d’ébène, la réminiscence de ceux qui s’en sont emparés. Avant elle. “Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre”, elle glisse, tantôt féroce, tantôt féline, sur ces parquets cirés que sont les pages écrémées. Orientale, elle ondule du bassin, danse suavement du ventre. Occidentale, elle se laisse entraîner les vertiges d’une valse à “mille temps”. Soudain, entre l’Orient et l’Occident, elle se fait séductrice, dévoile ses rondeurs et se pâme voluptueusement au rythme d’un tango éternellement recommencé. Et elle ensorcelle les mots, sensuelle et charnelle, leur imprimant des sonorités inédites. Le mot resserre son étreinte autour du son. Union primitive. Union féconde. Et naît le rythme. Un rythme qui bat la mesure d’un écrit en gestation. Un écrit neuf dicté par neuf voix, ouvrant sur les neuf voies d’un univers où tout est alchimie; où tout est signe ; signifiant et signifié. La plume frétille et s’affole, impatiente. Magie des premières fois sans cesse recommencées. Jamais achevées. La plume s’emballe, contourne les écueils du vide, déjoue les “défauts de ligne droite” pour mieux se les approprier. Et la plume se dénude, se déshabille en catimini, se libérant du carcan de ses plumes. Déplumée, la plume qui rêve de perfection, de tenues d’apparat, de gloire et de lauriers. Déshabillé de la plume prête à se revêtir de parures évanescentes, en vue de ce bal masqué qu’est toute entreprise d’écriture. Bal masqué d’antan qu’est la naissance du dit enrobé de soies chatoyantes et de senteurs éphémères. Parfum entêtant de l’ambre et du musc qui creusent, en un sillage d’encre profonde, l’ineffable géométrie d’un Verbe. Et la plume vagabonde allègrement, en quête d’étendues vierges à féconder. Les doigts, refermés sur elle, tentent en vain de la retenir, dans son échappée belle ; de la dompter ; de ralentir son rythme vertigineux, ankylosant parfois, les doigts qui ont du mal à suivre l’allure. Peine perdue. Indomptable, la belle court six lièvres à la fois, se fait mièvre, se fait espiègle. Et, se contorsionnant avec souplesse, elle se crispe un instant pour repartir de plus belle, de virgule en virgule. Courbes charnelles de la virgule qui s’accouple et fusionne avec le mot-signe. Échappée belle de la plume libertine qui ondule de sa croupe, poussant les mots jusqu’au paroxysme. Jouissance du point final qui n’est aucunement synonyme de finitude. Un point final suspendu, en attente d’une majuscule autre, dont il a la prescience. Extase libératoire, jubilation des sens exacerbés par le fluide de la passion moutonnante, tels ces monts et vallées intimes implantées au sein de la forêt vierge qu’est la page à venir, en attente d’autres écrits. Écrits suspendus à un souffle de souffre, aux trente et un reflets qui, dans un miroitement, laisse deviner la silhouette d’un embrasement nouveau. Un cri enfermé dans les miroirs du temps s’est posé sur la plume.


Professeur de littérature à Montpellier. Auteur de romans, nouvelles, poèmes, essais littéraires.


Un des romans de Mona Azzam est disponible en exclusivité aux USA :

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