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Salman Rushdie a failli être égorgé et je suis en colère.

Dernière mise à jour : 14 août

Il a failli être égorgé sur la scène de la Chautauqua Institution à cinquante-cinq miles au sud-ouest de Buffalo, dans un coin paisible et rural de l'État de New York. À l'heure où j'écris ces lignes, on ne sait s'il est mort ou vif. Les Ayatollahs voulaient Salman Rushdie, mort plutôt que vif depuis 1988. Je crains qu'ils ne soient finalement arrivés à leurs fins.



Rappelons qu'une fatwa - une peine de mort religieuse, assortie très vite d'une prime de trois millions de dollars, avait été lancée par le chef de la révolution iranienne Komeiny en 1989. La prime pour avoir la peau de l'auteur aurait même été majorée en 2016.

Pourquoi ? À cause d'un livre ! "Les versets sataniques", une œuvre de fiction jugée attentatoire à l'image du prophète par des extrémistes musulmans d'un Iran rigoriste. Cette fameuse accusation de blasphème, celle-là même par laquelle on "justifie" l'attentat contre Charlie Hebdo et tant d'autres folies.


Je me souviens de l'apparition de Rushdie. La première après un long exil intérieur. Celle qui me restera de lui. Il était sur le plateau de Bernard Pivot en 1996. C'était l'émission "Bouillon de culture", exceptionnellement avancée de deux heures. J'étais - croyais-je avant que la vie ne m'éloigne pour un temps de mon destin - une jeune auteure et je dévorais, sans en rater une seule, toutes les émissions littéraires. Rushdie pensait enfin acquise sa victoire contre l'intimidation obscurantiste et il était venu présenter son dernier roman, « le Dernier Soupir du Maure » en compagnie d'Umberto Eco et de Mario Varga Llosa.

Rushdie semblait incrédule, comme engourdi d'un long cauchemar qui l'avait transformé, bien malgré lui, en prisonnier volontaire d'une garde assurée par la police britannique pendant plus de sept ans.

Le lendemain de l'émission, l'Humanité avait titré : "Salman Rushdie sur France 2 : répondre à la haine par l'amour", résumant l'essence de Rushdie. L'amour des hommes et de la littérature. Cet amour qui l'avait finalement fait sortir de l'ombre.

Cet amour du partage qui l'a mené sur l'échafaud improvisé de la bêtise humaine, cette estrade de l'amphithéâtre de Chautauqua, une institution dédiée à l'enseignement et à la culture qui rien ne prédisposait au sang versé aujourd'hui.

Il n'y avait rien à craindre. Rushdie connaissait les lieux. Le public lui était acquis et serait bienveillant. Il n'y avait à Chautauqua rien qui justifie des mesures particulières. Les ayatollahs étaient loin. D'ailleurs, voilà quelques années que l'Iran semblait s'être désintéressé de son cas.

Sur la scène du grand amphithéâtre, deux petits fauteuils d'acajou aux assises beige encadraient une table basse. Les bannières de l'Institution au logo vert rassurant complétaient le décor. Rushdie y donnerait une "lecture" - une conférence -, dans le cadre de leur programme d'été. Tout se passerait bien.

Pourtant, un homme s'est précipité sur la scène. Il a poignardé Rushdie au cou - oui, au cou, il s'agissait bien de l'égorger. Un journaliste de l'Associated Press a compté 10 à 15 coups. Portés en moins de vingt secondes a précisé le rabbin Charles Savenor, présent dans la salle. Quelle détermination, quelle rage, quelle folie peuvent pousser à un tel acharnement contre un vieil homme - il a soixante-quinze ans - qui n'a que sa plume pour le défendre.


La foule s'est précipitée pour l'aider. L'assaillant a été arrêté et Rushdie transporté par hélicoptère sous les applaudissements du public.

Alors, quoi ? Que Rushdie s'en sorte - et je prie qu'il s'en sorte ! - ou pas, le mal est fait.

L'obscurité a éteint la lumière, celle de l'amour, celle de l'intelligence, celle de la créativité. Et c'est à nous qu'il appartient de la rallumer.

Bien sûr, on vouera aux gémonies les islamistes qui ont lavé la tête et armé la main du bourreau de Rushdie et on aura raison. Un milliard de fois raison.


Mais que ce drame nous fasse réfléchir. Au moment de rallumer la lumière, prenons le temps de nous regarder dans le miroir.

Nous intellectuels, auteurs, ne sommes-nous pas, à notre niveau, tous devenus de petits ayatollahs avec nos intolérances, notre fameuse "cancel culture", nos petits débats mesquins sur ce qu'il y a lieu ou pas de dire ou d'écrire par peur de froisser l'autre. Nos sensibilités hémophiles, nos autocensures et nos lâchetés.

On me rappellera la citation apocryphe prêtée à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »


Mais moi, je n'ai pas envie de mourir pour que vous puissiez écrire des bêtises - pour autant qu'elles soient bien tournées, je suis même prête à vous les pardonner.

Et je ne réclame pas votre sacrifice pour me laisser écrire les miennes. Par contre, je réclame que chacun puisse écrire ce qu'il veut et comme il veut. Même le pire. Ce n'est pas une question de liberté d'expression, c'est l'essence de la créativité.

Donc, vous qui écrivez, choquez si vous voulez ou ne choquez pas. Mais sachez que vous choquerez quand même, quelqu'un quelque part qui n'aura pas compris, qui ne comprendra pas, à qui cela ne servira à rien d'expliquer parce qu'il ne comprendra jamais.

Dites-lui simplement que personne ne le force à vous lire.

Comme les petits ruisseaux font les grandes rivières, nos petits cris d'orfraie devant ce qui nous est inconfortable nourrissent les discours des extrémistes de tout bord. Alors s'il est une chose que je souhaite, c'est celle-ci : qu'à partir d'aujourd'hui, jamais, au grand jamais, jusqu'à la fin des mondes, on n'égorge plus personne pour un mot. Ou d'ailleurs, un dessin.


Je suis en colère. Et j'écris pour le dire. Je suis un écrivain.


Anna Alexis Michel




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