Ce texte a été rédigé cinq mois après avoir subi un triple pontage coronarien effectué au CHUV (Centre Hospitalier Universitaire Vaudois) à Lausanne en décembre 2015. Suite à une série de complications, la période d’anesthésie a duré neuf jours.

 

Ce texte met sur papier, dans le désordre, quelques-unes des scènes que l’auteur a vécues pendant son séjour au CHUV en les écrivant tel qu’il s’en souvenait, sans les modifier ou les améliorer volontairement d’aucune manière.

 

Dans les mois qui suivirent l’opération, des centaines de scènes qui pour les autres n’avaient jamais existées ont constitué pour moi des souvenirs bien vivants et bien réels d’évènements que j’avais effectivement « vécus ». Je prenais plaisir à les raconter, à remémorer les sentiments intimes qui leur étaient associés et à revoir certains des paysages grandioses que j’avais visités sous narcose. Une « étrangeté » curieuse se dégageait pour moi de l’évocation de ces scènes, comme si j’avais quelque chose d’important à y comprendre, quelque chose qui me fuyait, quelque chose qui ne pouvait se mettre en mots.

 

Couleur : le violet et parfois l’orange
Musique : lourde, légère et ancienne, parfois symphonique Sentiment : admiration et amour
Odeur : tabac, café, vanille.

Je prenais plaisir à analyser ce qu’avaient été mes réactions lorsque je pouvais en passant d’une scène à l’autre sauter de la vie à la mort. De la souffrance à la contemplation. De la douleur à la paix.

 

EXTRAITS DU LIVRE

 

Comme chaque matin, les deux infirmiers arrivent. Ils sont habillés d’une blouse blanche, impeccable, ils ont la trentaine et un sourire ouvert et avenant. Leurs cheveux, presque noirs, sont coupés très court, une barbe de trois jours assombrit le bas de leurs visages. Il se dégage d’eux une impression de professionnalisme, de propreté et de sérieux.

- Alors monsieur Cicurel, cela va mieux ce matin !

On ne serait dire à leur ton de voix s’il s’agit d’une question ou d’une affirmation, mais le dynamisme de cette voix, son énergie débordante me confronte immédiatement à ma propre faiblesse. Même si je pouvais le faire, rien ne m’inciterait à répondre à cette voix qui appartient à une autre planète que celle où je vis en ce moment. Je la ressens comme une humiliation supplémentaire : ils savent bien que je ne vais pas répondre, que je n’ai pas l’énergie pour le faire, comment est-ce possible qu’ils n’en tiennent pas compte. Leur détermination

professionnelle, volontairement provocatrice, me les rend encore plus étrangers.


La scène autour de moi se répète quotidiennement, immuablement la même. J’en suis le centre de gravité, mais j’en suis absent. Je ne peux que subir. L’un des infirmiers passe derrière mon lit et sort de mon étroit champ de vision. Je sais qu’il s’affaire sur différents appareils médicaux auxquels des tuyaux et des fils me relient, lisant certains résultats et contrôlant le bon fonctionnement des installations. Pendant ce temps, l’autre infirmier vérifie l’extrémité opposée, celle reliée à mon corps. Il me prend la tension et la température, diminue ou augmente un débit. Les deux échangent par moment des sourires complices et entendus dont le sens m’échappe. Je ne cherche pas à comprendre, je n’ai aucun choix, je laisse faire, je suis silencieusement l’objet de tout cela. Humiliation. Et peur.

 

- Vous savez où vous êtes maintenant monsieur Cicurel ?

Je suis obligé de réfléchir longuement, nageant et flottant dans un vaste brouillard et je finis par ne rien dire, ne pas répondre, pas d’énergie. Humiliation. Bien sûr, je suis dans cette cellule. Je me résume, à leurs yeux, qu’à être cette déchirure de mon corps, rien de plus qu’une déchirure. Je me résume à mon ignorance des choses les plus simples. Je ne réponds pas, je refuse et ne n’arrive pas. Répondre serait comme accepter de rentrer dans cette réalité où je ne suis plus que cette infâme déchirure ; incapable de bouger, cette maladie. Je ressens leur fierté de détenir le pouvoir, d’aller et de venir, de décider ce qui est bon et mauvais pour moi, de décider qui je suis finalement. Ils ont même le pouvoir suprême de se montrer compatissants et généreux :

- Vous verrez, monsieur Cicurel, vous n’aurez plus mal avec cette injection, vous vous sentirez reposé et détendu. Détendez-vous maintenant.

 

Le cérémonial du matin approche de sa fin. Toute cette agitation dans ma petite cellule va d’un coup se calmer. Lorsque les aiguilles de la montre incorporée au mur en face de mon lit indiqueront 8 h 15, les infirmiers s’en iront, leur travail accompli. Avec le même dynamisme, ils me souhaiteront une bonne journée et me recommanderont de sonner en cas de besoin.

Demain matin à 8 h précises la même scène se répétera, comme elle se répète depuis... toujours. Si identique à elle- même qu’elle en a totalement perdu son humanité, si identique que moi j’ai fini par disparaître pour n’être plus que le malade, la température et la tension artérielle. Si répétitif que tout cela est devenu une mécanique.

 

L'AUTEUR :

Né au Caire, Ronald Cicurel quitte l’Egypte début 1957 sous la pression des évènements liés à la nationalisation du Canal de Suez. Après un séjour en Italie, la famille finit par s’installer à Lausanne, en Suisse ou il poursuit des études de sciences à l’université de Lausanne et obtient en 1973 le titre de docteur ès sciences en mathématiques. Enseigne les mathématiques à l’Université de Genève.

Après une longue période dans le privé il retourne en 2004 dans l’enseignement à l' Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne ou je participe activement au projet Blue Brain de simulation du cerveau et collabore avec des chercheurs dans différent pays.

Auteurs de livres et d’articles scientifiques.

 

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