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J’ai dormi dans la chambre de Graham Greene ! - Pierre j. Villard

Dernière mise à jour : 27 sept. 2023

Imaginez que quelqu’un vous dise : « j’ai couché dans le lit de Saint-Exupéry » ou bien « Nous avons passé la nuit, dans la chambre de Malraux ».

Vous répondriez sans doute : « Et bien, oui, c’est curieux ! » voire, si vous êtes bien luné ou tout simplement une gentille personne : « Je suis content pour vous, j’espère que cela vous a fait plaisir ! ».



Imaginez maintenant que ce même chanceux vous interpelle, la voix brisée par l’émotion, et susurre à votre oreille complaisante : « J’ai couché dans la pièce où Saint-Ex a écrit « Le petit prince » ! ou bien « J’ai passé la nuit devant la table où Malraux a écrit « La condition humaine ». Alors là, tout change ! La chambre n’est plus une chambre, le lit devient un sanctuaire littéraire, la table ou l’écritoire, une relique universelle...


Et bien moi, la semaine dernière, j’ai couché dans la chambre 214 de l’Hôtel Continental de Saigon, celle où le grand auteur Britannique, Graham Greene a écrit l’une de ses meilleures œuvres « The quiet American », autrement dit : « Un Américain bien tranquille ».


Pas de quoi faire le malin, mais quand même ! je suis encore sous le choc.

C’est que ce livre a été important pour moi. C’était il y a des années : j’avais commencé à écrire un roman, et très vite, l’idée d’en situer une partie en Indochine est apparue. Réminiscences familiales, attirance du mystérieux Extrême-Orient ? Je n’en sais rien, mais, sans jamais avoir foulé l’Asie, je me suis jeté dans l’aventure. De nombreuses recherches : récits de voyage (Dorgelès, Londres, Loti), cartes postales anciennes et plans de la ville, romans plus ou moins autobiographiques d’écrivains parmi mes préférés (Malraux /la voie royale, Duras/ le barrage contre le Pacifique et l’Amant et me voilà parti, plume lancée vers le delta du Mékong, puis solidement ancrée (encrée !) à Saigon, rue Catinat en 1945 (aujourd’hui débaptisée) et le quartier chinois de Cholon.


Et puis, hasard, intuition, signe du destin ? Je suis tombé sur LE livre de l’Anglais Graham Greene, tiens ! un Britannique qui situe son roman en Indochine ? Plutôt bizarre... Il était question là-bas, dans les années 1950 de Français ou de Japonais, et un peu plus tard d’Américains, mais les Anglais ? C’est que Greene était alors correspondant étranger pour le Times, à Saigon, il couvrait les évènements complexes qui bouleversaient le pays, pays d’ailleurs sur le point de se désagréger...


Mister Greene, fasciné par cette incroyable ville, par la douceur asiatique, par le fourmillement existentiel des colons et autochtones, pendus au fil ténu de l’histoire... Par la vie nocturne des fameux casinos de Cholon (quartier chinois), les plus réputés d’Asie (Le grand Monde, l’Arc en ciel), établissements interdits en 1954.


Grand écrivain, circonstances historiques exceptionnelles, exotisme... et voilà que débarque (en 1957) notre Américain bien tranquille, avec ses trois personnages principaux : Pyle, le jeune Américain, pas si tranquille que ça (il est agent de la CIA), Fowler, la quarantaine, correspondant de guerre anglais désabusé (Tiens, tiens... comme Greene lui-même !) et l’adorable Phuong, dont les deux benêts tombent amoureux.

Pas une romance ce livre, mais une réflexion sur le temps qui passe (dépasse), la fidélité et la loyauté en amour, sur la condition des hommes en perdition, et l’absurdité des guerres.


Omniprésente dans le roman, la rue Catinat, appelée jadis « la rue la plus romantique de l’Extrême-Orient », centre de la vie mondaine de l’avant conflit. Fowler y habite... Phong vient l’y retrouver, et presque toutes les scènes saïgonnaises s’y déroulent, entre l’hôtel Majestic, (qui se mire dans la « Rivière de Saigon » 1, rue Catinat) et, nous y voilà, à l’hôtel Continental, au 132.


L’hôtel Continental :

Malraux et sa femme Clara y séjournent de 1924 à 1925. En 1930, Mathieu Franchini, figure corse en Indochine, achète l’hôtel et le dirige avec succès pendant 25 ans. Durant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de bureaux de magazines hebdomadaires s’y installent : Times au premier, Newsweek au second. La terrasse et le jardin intérieur deviennent des incontournables. Graham et les autres y dégustent des Vermouth-Cassis, les yeux tournés vers le splendide opéra (ou théâtre).


Ce qui se trame, se négocie, se décide, passe un jour ou l’autre par la terrasse du Continental. Ses heures de gloire correspondent à la première époque Franchini de 1930 à 1954.

Après 1975, fermeture, réouverture, nationalisation... Partis les Européens, oublié depuis longtemps l’écrivain Greene, une coquille vide, voilà ce qu’il reste du « Paquebot ».

Nostalgie ?


Nous sommes donc arrivés ce 23 août 2023, devant le Continental. Je sentais approcher dans le taxi, la rue Catinat, et tout ce que j’évoquais plus haut bondissait dans ma poitrine. Je demandais au chauffeur « La rue Catinat ? La rue Catinat ? » mais pas la moindre réaction (la rue Catinat est devenue « Dong Khoí »).


Et voilà l’anecdote... Comme point d’orgue du merveilleux voyage, commencé deux semaines plus tôt, au Tonkin (Hanoi et sa région), continué dans le centre (Hue, ...) jusqu’à cet avant-dernier jour à Saigon : alors que je bataillais avec le chauffeur « M’enfin ! la rue Ca-ti-nat ! », il apparaît, Plaf ! devant nous : LE Continental. Coup de massue ! Quelle beauté !

Toutes mes lectures, cartes postales anciennes et photos, images fabriquées de mes rêves convergent sur lui. Lui, l’édifice majestueux, bien vivant avec les portes qui s’ouvrent, se referment sur des clients, les serveurs agiles entre les tables de la fameuse terrasse, collée à la façade de l’hôtel. Comme avant, comme du temps des Malraux, Bodard et Greene...

Bon n’exagérons pas ! Je m’attendais à le voir au ralenti, voire complètement transformé, lui, le palace le plus connu d’Asie jusqu’aux années 1970. Mais rien de tout cela, au contraire : façade blanc éclatant, terrasse aux nappes blanches à l’heure de l’apéro du soir, etc.


Nous laissons le taxi, approchons de la façade. Je n’y crois pas !

Pourquoi avons-nous pris une chambre dans un autre hôtel ? Peur d’être déçu ? Appréhension ?

Alors je me décide : je file vers l’entrée, dont la porte s’ouvre à mon arrivée. Un homme me souhaite la bienvenue, nous y sommes !


Le hall est délicieusement rétro : grand comptoir au bois vernis, lustre étincelant, hauts plafonds et moulures... à gauche, l’entrée du restaurant aux longues nappes blanches, à droite, le jardin intérieur (très connu à l’époque).

Une « mobylette » superbement restaurée trône, entre cuivres et cordons de protection au cœur du hall. Je m’avance vers la réception : je ne sais pas ce que je vais dire, mais je sais que je dois le faire.

Le personnel vietnamien parle anglais. Personne pour comprendre le français. Je me lance, l’anglais, ce n’est pas pour moi. Finalement j’explique que j’aimerais visiter la chambre num 214. Celle de Graham Greene. Qui ne tente rien, n’a rien.

Je me dis que c’est déjà bien d’être arrivé là, au cœur du hall du Continental.

Mais, maintenant que j’y suis, je compte y rester un peu : le personnel se concerte en vietnamien. J’adore les Vietnamiens. Le voyage n’a été rempli que d’excellentes expériences avec eux.

Je suis confiant. Ils ne peuvent pas me dire Non.


Je comprends que la chambre est occupée, qu’elle se libère à quatorze heures. On me demande d’attendre. Au bout des quelques minutes, une jeune femme arrive, s’adresse à moi dans un français correct. Quel intérêt avaient-ils d’essayer de donner suite à ma demande ? Absolument aucun. Je n’étais n’y allais devenir client, j’avais déjà une chambre dans un autre hôtel... Ils étaient Vietnamiens, voilà la clef : l’intérêt ici ne compte pas. Priment la générosité, l’hospitalité.


Je m’explique : « Bla-bla-bla, la Littérature, je suis auteur aussi, le grand maitre Greene, « L’Américain bien tranquille » ... »

Elle me dit de revenir dans une heure.

Nous restons dans le hall, elle arrive : elle tient la clef de la chambre 214. Incroyable.

Nous la suivons dans les couloirs, tout respire le temps passé, même si la modernité (les portables, les tenues, etc.) est bien présente.

Une plaque de cuivre à l’extérieur de la chambre :


“The famous British writer, Graham Greene, stayed in this room when writing his novel “The Quiet American”


Ouahou ! J’y suis.


Une grande chambre, on dirait aujourd’hui une suite, avec un grand et un petit lit. Armoire incrustée en bois vernis qui occupe tout un pan.

Arcs et deux colonnes, qui devaient séparer autrefois le côté dodo et l’autre, le... créatif. Un bureau, vaste écritoire est là, comme dans n’importe quelle chambre d’hôtel, oui, mais voilà : c’est ici même que Graham Greene a écrit son « Américain bien tranquille ».


La personne qui nous accompagne nous laisse sentir la pièce. D’accord soixante-dix ans ont passé depuis Monsieur Greene, mais quand même, il a foulé pendant des mois, ce sol-là, a ouvert cette fenêtre avec balcon, pour admirer à quelques mètres le magnifique opéra de Saigon...

Quelques photos, nous sortons, ravis.


Notre accompagnatrice vietnamienne nous propose de « visiter » le fameux jardin intérieur du Continental, souvent évoqué par les personnalités clientes. Nous nous installons à une table (toujours la nappe, si oubliée de nos jours), assis sur de magnifiques chaises en fer forgé. Ma femme me dit en aparté : « dommage de ne pas avoir retenu ici... ». La femme s’éclipse quelques minutes, revient avec un badge et une image corporative du Continental « Merci... c’est trop gentil », puis elle nous tend un papier, et nous dit : « je peux vous proposer une chambre... ». Moitié prix ! (Les palaces, hôtels 4/5 étoiles sont très abordables pour nous occidentaux au Vietnam).

Nous nous regardons « Mais c’est impossible, nous avons réservé ailleurs... ».


Alors je regarde le papier, et vois, incrédule, le numéro de la chambre : 214. Celle de Graham Greene ! Affaire conclue ! Je sens que toute cette séquence depuis l’arrivée jusqu’au café du jardin intérieur, prend une autre dimension : qu’elle deviendra sans doute, un moment inoubliable dans notre vie. Évidemment, nous acceptons, pensons ensemble que les planètes se sont alignées pour nous pendant ce voyage...


Nous passons à l’autre hôtel, récupérons les affaires nécessaires pour la nuit, nous installons dans la chambre 214. Plus tard, nous prenons quelques Margarita à la terrasse fréquentée du Continental et restons diner.

Je me souviens qu’à trois heures du matin, les yeux comme des soucoupes, je pensais à l’écrivain, qui là, surement dans la même position, regardait au plafond, les Pyle, Fowler et Phong, lui jouant des tours... Lui posant un tas de problèmes. Il se levait peut-être, comme je l’ai fait cette nuit-là, pour regarder par la fenêtre du deuxième, la rue Catinat, vide à cette heure, qui filait sous ses yeux, bordée à cet endroit par le théâtre (l’opéra). Il repassait dans sa tête géniale, sa nouvelle œuvre, si riche, en doutant surement, qu’elle put avoir un quelconque succès.


J’ai lu à droite, à gauche que les agences privilégient souvent Hanoi, l’Annam (Hue, Hoi An) et le delta du Mékong (extrême sud du pays). Saigon semble passer au second plan. C’est devenu une métropole moderne, ou tradition et affaires font bon ménage, ou les boutiques de grandes marques, les chaines hôtelières fleurissent. Indispensable pour aimer cette ville, de se plonger dans son passé colonial, qui englobe le passage à l’indépendance. On a écrit des tonnes sur Saigon, avec passion, avec regret, avec orgueil. Ce tour-là devrait être proposé par les agences de voyages, pas seulement les quatre monuments du district num 1 (certes magnifiques), mais l’histoire des grands hôtels qui fascinerait le visiteur (Le Majestic, Le grand-Hôtel Saigon, Le Continental..), à travers les personnages qui les ont rendus célèbres.


La boucle est donc bouclée. Il y a plusieurs années, j’ai écrit une longue séquence sur Saigon, la rue Catinat et le quartier chinois de Cholon. Environ 70 pages. Je l’ai coupée pour l’équilibre de mon roman, qui se déroule par ailleurs au cœur de la Provence (il sortira avant la fin de l’année). J’ai pu constater que je ne me suis pas trompé. J’ai retrouvé l’ambiance créée dans mon livre. Je n’avais jamais mis les pieds en Indochine, mais la tête y a passé de bons séjours.

Je suis donc comblé, enthousiaste. Et surtout impatient de vous présenter bientôt ce qui sera pour moi un roman bien différent des autres. En primeur, son titre : « Paul et le diamant bleu ».

(En remerciement pour ceux qui auront lu ce post jusqu’au bout !).


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