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JEUDI VAGUE - LA MATHÉMATIQUE DES TROUS

Quand on est dans un train, on regarde les vaches, certes, mais on lit aussi. Enfin on lit quand la vache assise en face de toi ne hurle pas dans son portable, que non, je ne sais pas quand on arrive (alors pourquoi t’appelles ?), et oui je crois qu’il reste du poulet dans le frigo (ah bon, c’est pour le poulet).


Quand on est dans un train, on regarde les vaches, certes, mais on lit aussi. Enfin on lit quand la vache assise en face de toi ne hurle pas dans son portable, que non, je ne sais pas quand on arrive (alors pourquoi t’appelles ?), et oui je crois qu’il reste du poulet dans le frigo (ah bon, c’est pour le poulet).


C’est pourquoi les tunnels sont les grands amis des lecteurs. Dans les tunnels, la communication ne passe pas, les imbéciles sont muets. Le tunnel, c’est ce qu’il manque dans notre monde de communication excessive : un moyen de faire taire les imbéciles. Je rêve d’un monde avec beaucoup de tunnels.

Il se trouve que je lisais un mauvais livre d’un bon auteur. Ça arrive, et c’est en soi assez dangereux. Ne se rend-il pas compte cet homme édité, reconnu, honoré, que son texte famélique représente un pousse-au-crime, une incitation à la débauche épistolaire pour tous les écrivaillons du monde ?


Mais lire, comme dire du mal des autres, est une occupation de longue haleine dont il restera toujours quelque chose. Au milieu de cette grisaille, je tombe sur ce rayon de lumière, à propos d’un peintre : « Celui qui veut garder les instants n’est-il pas toujours aussi celui qui ne sait pas les vivre ? ». Au milieu de mes vaches et de mes poulets, j’ai eu peur. Ça me ressemble terriblement. N’écrirais-je que pour garder des instants que je ne sais pas vivre ? Tout cela est bien angoissant.

Passons aux trous, voulons-nous ?

Cette histoire de trou commença alors que je glandouillais le nez au vent et que ma moitié vint me susurrer à l’oreille une idée des plus farfelues.

- Et si on s’occupait du jardin ?

- Quel jardin ? Répliquais-je. Notre backyard me semble tout à fait décent, et ne demande sans doute qu’un petit toilettage nouvel anglais, mais de là à s’en « occuper » ?

Balayant le plaidoyer de la défense - votre Honneur, cet homme est harassé, assailli, traqué, il est au bout du rouleau. A part Regina Spektor et Chassagne-Montrachet personne ne peut plus rien pour lui - voilà que la gourgandine vient m’extorquer de refaire le jardin, pelouse comprise.

- Mais non, reprend-elle avec un large sourire, pas refaire, simplement agrémenter de quelques verdures, de quelques couleurs, qui seront le soulagement de notre vieil âge.

- Je croyais que tu ne voulais pas moisir dans ce patelin de culs bénis ? Souriais-je, ragaillardi par ce contre-pied des plus opportuns qui m’offrait une magnifique percée dans sa défense vers le chemin des buts.

- Oublie notre décrépitude, balance-t-elle avec cet aplomb tellement féminin, je te parle de notre cadre de vie, du cocon dans lequel s’épanouit jour après jour une passion qui mérite mieux – reconnais-le – que ce terrain vague plus ou moins marécageux.

Sa défense est en béton. Six mètres.


Mon fils venait de nettoyer ma Ford Focus pour une rétribution horaire d’un dentiste bostonien, négligeant toutefois le fait que la paille de fer sur la carrosserie ne permet pas une finition des plus soignées. Et c’est ainsi que, à bord d’une voiture rutilante nous nous dirigeâmes vers Mahoney and Co, la meilleure nursery à l’est du Mississipi.

- Une nursery ? Tu veux acheter un enfant ? Mais on en a déjà deux…

- T’es bête m’embrasse t’elle, une nursery c’est une pépinière. On va acheter des fleurs florissantes, des arbres frondaisants, des buissons froufroutants. On va acheter de la lumière, de l’amour, de la vie.


Qu’est-ce que tu réponds à ça ?

Des fleurs ? Mais ça pousse comment ? Joe la bedaine, les yeux plantés dans le décolleté de ma femme – non mais ça va – explique en termes de plus en plus arides le terreau de carapace de homard, l’acidité du sol, la taille du trou, le soleil, l’ombre, la forme des nuages et la salinité de l’eau.

- C’est pas grave rétorque-t-elle. On va prendre ça.

- Ca, c’est un séquoia, ma tulipe. « Ça » va défoncer nos fondations en deux ans.

- Bon, ben ça alors, se précipite-t-elle.

Avec mon énorme chariot en polyvinyl aux roues minuscules et sans doute un peu carrées, je slalome derrière elle pour récupérer une montagne de choses, vertes dans l’ensemble, qui bientôt submergent mon champ de vision, et laminent mes derniers espoirs de week-ends paisibles sur fond de vin blanc sec et frais.

Rentré à la maison, et sur les conseils de Joe, je me dois maintenant sous cette pluie irritante et têtue d’un novembre terriblement nouvel anglais de creuser des trous pour toutes les emplettes de ma paysagiste frivole.


Le gros problème avec les trous c’est qu’il faut les faire au bon endroit. Pas juste à côté du bon endroit. Or, réfléchis à ça deux secondes, quand tu commences un trou, juste après la douleur aigue qui remonte des reins, revient cette non moins douloureuse question : mais il est passé où (bordel de merde) le centre du trou ? Puisque maintenant il y a du vide, le centre n’existe plus, c’est un centre immatériel, défini mathématiquement par l’équation : il est là où il y a une énorme racine que tu ne détruiras jamais, t’as pas la carrure.

Arrêtons une seconde de biner comme un forcené, et réfléchissons. L’axe d’un cercle, on verra pour le trou après, est une droite orthogonale au plan dudit cercle et qui passe en son milieu. Nous supposerons en effet, pour ne pas nuire à la clarté de cet exposé déjà passablement indigeste, que la terre est plate. Si quelques martyrs de la science se retournaient dans leur tombe, on leur ferait remarquer que plutôt que d’aller titiller un pape moyenâgeux et un monde bigot à propos d’une courbitude présumée, il aurait été plus judicieux d’attendre un peu et de proposer cette idée ne serait-ce que quelques siècles plus tard. Tout le monde aurait alors acquiescé sans barguigner, d’autant que l’on avait une photo de la planète bleue et ronde prise depuis Apollo. Les scientifiques savent toujours tout mieux que les autres. C’est ça qui est vraiment fatiguant chez eux.


Je m’énerve. J’en étais à la courbure de la terre, comme quoi le jardinage mène à tout.

Alors, le centre de mon trou est défini par un plan horizontal, ça c’est fait, et par une droite perpendiculaire au plan susmentionné. Puisque le point de l’espace – intersection de ce plan et de cette droite – disparaît au premier coup de bêche, il n’existe plus matériellement, et pourtant c’est bien autour de lui que je veux creuser. Il devient en quelque sorte imaginaire. Me remémorant, dans un flash aux couleurs sépia, la chevelure soyeuse de ma voisine de classe, mais aussi mes leçons sur les nombres imaginaires de mon cours de math de terminal, lâchant bêche, bottes, binette, je me précipite à la maison sur le livre de maths de mon fils, dégage de là morveux. Malgré les gouttes de sueurs de boue et de sang, mon ampoule vient de s’ouvrir, qui explosent sur le manuel, je peux quand même lire : un nombre imaginaire pur est un nombre complexe dont la partie réelle est nulle et dont carré est négatif. Le manuel stipule même que : « l'ensemble des imaginaires purs est noté iℝ, et pour tout z de iℝ, il existe un unique réel k tel que z = ik ». Un certain Raphaël Bombelli a été l'un des premiers à s'y intéresser. Quand même, ces Raphaël, quel talent. Je trouve le peintre plus abordable dans sa vision du monde, mais chacun son truc.

A ce sujet on notera la différence fondamentale entre un mathématicien et un biologiste. Ce dernier, moi, essaie par tous les moyens de se sortir des ennuis et par la même occasion du trou dans lesquels il patauge, alors que le mathématicien les créées de toutes pièces, les ennuis, sans que personne ne lui ait rien demandé ! Raphaël, Raphaël, tu m’affoles.

Mon doigt aux ongles terreux et aux jointures ensanglantées parcoure l’abrégé et tombent sur cette phrase que je pense encadrer dans mon salon si ma douce y consent : « Graphiquement, l'ensemble des imaginaires purs est l'axe des ordonnées du plan complexe ». Voila. Exactement. Ce type est un génie. Mon axe imaginaire est dans un plan complexe. Comme dit l’autre « tout ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les choses pour le dire viennent aisément ». Bravo, Raphaël, je peux retourner dans mon bourbier, tout s’éclaire.

Je ressors donc sous la pluie, armé de ces notions abstruses, imaginaires et complexes, prêt à en découdre avec ce satané trou qui ressemble de plus en plus à un véritable bourbier, l’eau de pluie s’accumulant dedans.

Je passe donc à la phase numéro deux de l’approche : oublie ces conneries et tabasse le sol de toutes tes forces, si au moins tu te fatigues, on ne pourra pas t’enlever la bonne volonté.


Après avoir salopé le plan susmentionné avec son axe dedans, il faut bien reboucher le trou. Mais d’abord, il y a des limites, il faut y placer la plante, et sous son meilleur profil encore.

- Comment chérie ? Mais je ne peux pas plus à gauche, y’a le mur.

Pas trop enfoncer la plante, mais sans laisser non plus trop de racines à l’air. Comme dans une précédente logorrhée où l’axe Z définissait l’ultime capacité de nuisance de la mécanique newtonienne, il s’agit là encore de gérer en simultané les trois dimensions, la pelle, le terreau, la terre, les anti-méchantes bêtes, les gentils minéraux, les bons engrais qui vont faire de ma plante non pas un assemblage de feuilles agglutinées à une hampe vaguement dressée, mais un véritable cancer vert, réplique de ces chose hallucinantes des berges de l’Amazone qui prennent un mètre en une seule nuit.

Inutile de te dire que le résultat est un échec lamentable, heureusement masqué par un rideau de pluie des plus opportuns.


J’avais donc fini par disposer un nombre conséquent d’organismes multicellulaires produisant une quantité inquiétante de chlorophylle qui pouvaient, à l’extrême limite, rappeler les bouquets de ces expositions florales où des femmes mûres s’extasient – quand on ne peut plus se permettre de s’extasier sur les belles plantes, on se rabat sur les plantes tout court – sur des choses vaporeuses, qui, mais non madame, ne poussent pas du tout en Nouvelle Angleterre. Après avoir disposé, disais-je, tout un tas de végétaux aux noms imprononçables, il fallait maintenant des roseaux à Madame ma Femme.

- Mais des roseaux, ma grenouille, tu n’y penses pas ? C’est pas un marais le fond du jardin. On arrosera ? J’arroserai ? Voilà, bien sûr, c’est une bonne idée.

Mahoney ne faisant pas dans le roseau, me voilà donc parti pour les rives chargées d’odeurs lacustres du lac au bout de notre rue. Odeur lacustre ? Un raton laveur crevé qui baigne dans un jus brunâtre, par exemple.


En effet, par chez moi, pour te donner une idée, il y a presque autant de lacs que de voitures de police, et ils débordent tous les ans, se rependant dans les rues (les lacs, évidemment).

Mon monde est aqueux, je vis dans le Waterworld. De l’atmosphère moite de l’été saturée de liquide, qu’on ne sait plus très bien ce qui est sueur sur la peau et qui gouttelettes flottantes et vaporeuses. Le printemps est une femme qui pleure, longtemps, en noir et blanc, une longue plainte. Et puis évidemment les sanglots longs de l’automne, tu penses bien, qui blessent mon cœur d’une langueur monotone. Enfin, solide, froide et blanche, la pluie de l’hiver.


Toujours est-il que je contourne le lac pour arriver au pied d’une berge sur laquelle de très nombreux roseaux se prélassent. Propriétés de la ville de Winchester, sans doute de l’état du Massachusetts et même peut être des Etats-Unis d’Amérique, ces végétaux, dans une posture bourgeoise tamponnée au coin du bon droit et de la propriété privée n’imaginent pas une seconde qu’un quidam pourrait s’en prendre à leur intégrité physique. Tu vas voir… ruminais-je en sortant ma bêche de sous mon imperméable. Je descends dans le putride, je patauge dans le brouet, et je m’essaie à tirer de toutes mes forces sur la tige d’un roseau de fière allure. Rien, pas un craquellement, la bête résiste salement. Le plus discrètement du monde, nous sommes sur le halage et la foule bariolée du dimanche éclabousse l’atmosphère grisailleuse de cette après-midi d’automne d’éclats de rires, de morceaux de cris, de tintamarre d’enfants, de pétillements et d’étincelles de musique portables, de jappements de vieilles dames. C’est incroyable le boucan que peut commettre une foule-sur-le-lac-le-dimanche.


Tout à mon acte délictueux, je n’y prête qu’une oreille distraite, m’évertuant à cisailler à l’aveuglette les rhizomes de cette conne de plante qui se cachent sous la boue, tout en prêtant une oreille attentive à tous signes d’une toujours probable présence de la maréchaussée locale.


A part mon pantalon qui a l’air d’avoir fait l’offensive d’Iwo Jima, peu de signes évidents d’un succès à venir. La verdure n’oscille même pas vaguement. Je dois taper sur les mauvaises racines.


Me revoilà à la maison, mon imper n’est plus qu’un lambeau de tissu imbibé, mon roseau, un tronçon verdâtre et largement amoché. Je compte bien l’enterrer au fond du jardin, en priant que la résilience de la bestiole soit telle qu’elle dressera fièrement sa tige l’an prochain.

Heureusement, ces échecs affligeants de l’automne seront bientôt recouverts d’un enduit de neige qui masquera jusqu’au printemps prochain mes errements les plus dramatiques.

Je ne t’embrasse pas, une armée de doryphores s’en prend de toute évidence à mes azalées, je file aux avant-postes écraser dans l’œuf cette guérilla d’insurgés à l’arme chimique lourde.


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