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LES ÎLES DE LA MÉMOIRE - NOUVELLE

Celui qui vous dit que Gorée est une île, celui-là vous a menti. Cette île n'est pas une île. Cette île est un continent de l'esprit. » Jean Louis Roy


10 mai 2021. Île de Gorée. Un continent habite ma mémoire. Une île-continent où je viens d'accoster. Un bref instant, je ferme les yeux. J'inspire profondément. Emplis mes poumons de ce souffle iodé reconnu par ma mémoire.

Dakar est déjà loin derrière, avec sa chaleur et son effervescence incomparables. J'ouvre les yeux. Mon regard embrasse avec émotion les bâtisses anciennement coloniales dont l'ossature colorée semble me souhaiter la bienvenue. Dans les premiers balbutiements qui suivent l'aube, je me tiens comme au garde-à-vous. Moment solennel que ce retour ici. Sur cette île qui abrite la mémoire de mon enfance. Et la mémoire de l'Histoire.

Gorée, conservatoire de la mémoire et des mémoires, commence à émerger des brumes du sommeil. Les premières silhouettes se dessinent, lueurs timides dans l'ombre qui précède le lever du jour. Femmes, elles sont les premières levées, drapées dans leurs pagnes bleus, jaunes, verts, rouges. Elles se meuvent pieds nus, vacant à leur tâche première du jour, allumer le feu, l'entretenir afin d'en répandre la chaleur au cœur des marmites. Soucieuse de ne pas les effrayer par mon arrivée plus que matinale, j'ôte mes sandales sur la plage. Et j'avance pieds nus, à pas légers vers cet attroupement coloré de femmes au milieu de l'île. Le ciel commence à s'éclaircir offrant à la vue une palette de rose, de bleu, de jaune orangé. Je discerne mieux les premières éveillées de Gorée. Six, elles sont. Sept, elles devraient être. Mais elles ne sont que six. Bouillonnant de vitalité. Agiles. Souples. Il en manque une. Celle avec laquelle j'ai rendez-vous. Premier émoi. Premier tremblement inconscient qui m'oblige à m'arrêter. Le sol sous mes pieds est encore frais. Tout à l'heure, quand le soleil sera haut dans le ciel, il sera brûlant, me dis-je en pensée. Ignorant ma présence, les six femmes s'activent selon un rituel bien rodé. Ancestral sans doute. En ce lundi 10 mai, j'ai rendez-vous avec Malya. Un rituel annuel. Je suis peut-être en avance. D'où son absence. Peut-être. Ou alors... Je repousse vite cette idée noire venue de je ne sais quel puits obscur. La patience. Il me faut faire preuve de patience. L'empressement n'a pas lieu de cité à Gorée. Ici, le rythme est autre. Le temps est autre. Le temps. Il avance pourtant. Je m'assois à même le sol. Le jour s'est levé dardant sur l'île un ciel bleu turquoise d'une limpidité indicible. Les enfants, reposés après leur sommeil nocturne, commencent à remuer, faisant résonner dans les airs la cadence de leur pas en harmonie avec le tintement des couvercles en aluminium au-dessus des marmites qui, par intervalles, se soulèvent et se rabattent. De temps à autre, les regards m'effleurent, me reconnaissent sûrement. Malya manque l'appel. Je guette son apparition. En vain. Je me décide à me lever. Tremblantes, mes jambes me portent à peine. J'ai soif. Ma langue asséchée pèse lourd dans ma bouche. Dans mes oreilles, un bourdonnement étrange m'occulte le chant des vagues dont je sais le moindre couplet de mémoire et jusqu'à ce crescendo en puissance, au moment où elles viennent se fracasser contre les murs du côté de la porte de l'aller sans retour.

Une jeune femme vêtue d'un boubou jaune et blanc entre dans mon champ de vision. Déjà elle s'avance vers moi. Déjà elle tend vers moi un verre qui contient un breuvage rougeâtre. Je reconnais le jus de bissap. Je reconnais Awa. La petite fille de Malya. Nous avons toutes les deux le même âge. Je me saisis du verre tendu comme une bouée de sauvetage. En un temps record, je le vide. Laisse le liquide abreuver mon être un bref instant.

Je lève la tête. Cligne des yeux tant le soleil est éblouissant. Je croise ainsi le regard larmoyant d'Awa. J'y déchiffre un message déplorable. Les mots sont inutiles. Lors de certaines marées tumultueuses de l'existence, les mots se retrouvent à court de mots, comme pris au dépourvu par les vagues et les tourbillons. Awa me prend dans ses bras. Étreinte qui m'enveloppe dans une senteur qui n'est pas sans me rappeler celle de Malya. Je refoule mes larmes. Malya n'aurait pas voulu que je la pleure. Elle aurait voulu que je perpétue sa mémoire et celle de ses ancêtres naguère esclaves sur l'île de Gorée. Malya... 10 mai 2021. Un rendez-vous manqué. Tristement manqué. Pourtant, sa voix s'en vient me secouer, me houspiller, m'ordonner de sortir de ma torpeur. Je resserre une dernière fois mes bras autour d'Awa, avant de me reprendre. Les enfants sont là, autour de nous, impatients d'avoir leurs bonbons. Ils attendent mon signal pour se mettre en rang. Même si le rang, je le sais, ne sera qu'un semblant de rang. Et qu'ils repasseront maintes fois, quand bien même leur tour sera passé. Sinon ce ne serait pas Gorée. Un clin d'œil à Awa et je m'élance vers les bambins. L'heure est à la distribution des bonbons. L'heure est à l'accomplissement du rituel qui accompagne chaque retour de l'enfant du pays. De l'enfant de l'île. Plus tard, viendra le temps du partage autour d'un thiéboudienne. Plus tard viendra le temps de la mémoire et mes pas me porteront comme à chacun de mes retours, vers la porte de l'aller sans retour. Plus tard viendra le temps de quitter l'île de Gorée, l'île de mon enfance. L'île de la mémoire et de toutes les mémoires. Plus tard... Là, en cet instant précis, l'heure est à celle qui s'en est allée vers l'Ailleurs. Et qui pourtant habite les lieux à l'instar de ses ancêtres. Car « les morts ne sont pas morts. » Car « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis : Ils sont dans le Sein de la Femme, Ils sont dans l'Enfant qui vagit Et dans le Tison qui s'enflamme. » Preuve en est, la voix de Malya, rieuse et qui chuchote à mon oreille : « ce petit en culotte rouge, c'est la sixième fois qu'il passe et que tu lui donnes un bonbon ».


Un des romans de Mona Azzam est disponible en exclusivité aux USA :

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