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MON VOISIN EST MORT

Anna Alexis Michel vient de perdre son voisin. Au delà du vibrant hommage qu'elle lui rend, ce texte court est formidable et raconte, à sa façon, l'histoire de l'Amérique

Mon voisin est mort. Il avait demandé à me parler, voici quelques semaines. J'avais dit oui, bien sûr. Avec un peu d'appréhension. Celle qu'on a quand on sait que les choses sont graves. Alors, nous nous étions assis, face à face, près de la piscine. Il s'était excusé. Parce qu'il avait été odieux avec moi lors de la dernière assemblée générale de notre copropriété. Je ne le méritais pas. Cela ne lui ressemblait pas. C'était la faute aux médicaments. Au cancer. Tout cela lui avait mis la tête à l'envers. J'avais bafouillé, on s'en fout. Après tout, il ne s'agissait que de brouilles au sujet de la rouille des balustrades ou de la couleur des murs. Et rien n'empêche le métal de rouiller ou la couleur de s'affadir plus sûrement encore que les battements du cœur. Mais il m'avait arrêté. Sa décision était prise. Les médicaments coûtaient 5.000 dollars par mois. Il ne les prendrait plus. Ce serait la maladie qui le prendrait. Quand elle en déciderait.

À travers mes yeux embués de larmes, je revoyais défiler toutes les images de nos conversations, de nos projets, de nos chamailleries. Il avait vécu mille vies, j'en avais collectionné quelques-unes. Il aimait mon style, il voulait que j'écrive les histoires dont nous parlions ensemble.


Surtout, celle de sa rédemption. Un jour, il y trente ans, alors que la folie et les addictions qui rythment Miami Beach lui avaient envahi le corps et l'âme, il était tombé sur un petit panneau de bois dans la réserve d'une salle des ventes de Fort Lauderdale. Un insignifiant petit morceau de bois qui semblait avoir passé mille ans dans l'eau. Dessus, il y avait des caractères hébraïques. Il l'avait acheté pour 37,50 dollars. Après des années de recherches et d'expertise, le petit bout de bois - oui, c'était certain -avait bien un millier d'années. Et si personne ne savait comment il avait échoué en Floride, c'était un trésor. Un trésor inestimable : le petit bout de bois avait un jour été la porte d'une arche de la Torah dans la synagogue Ben Ezra du Caire. Celle où Maimonide priait et de la Genizah dans laquelle étaient enfermés les manuscrits sacrés. Cette porte avait été celle de sa renaissance, pas seulement financière mais spirituelle, lui le gamin italo-américain de New York par son père, juif par sa mère, qui était venu se perdre à Miami Beach avant de s'y trouver. Le panneau de bois avait atterri au Walters Art Museum de Baltimore, dont le projet multiculturel mêlant art chrétien, juif et islamique l'avait séduit. Parce que ce projet était à l'image de sa vie.

Il y avait cette histoire, incroyable, et tant d'autres qu'il voulait que j'écrive. Je lui avais promis de lui consacrer le mois d'août et il est parti en avril. Les médicaments coûtaient 5.000 dollars et il ne voulait pas être redevable. Aujourd'hui, c'est moi qui lui suis redevable. J'ai adopté son chat, consolé sa famille. Il ne me reste qu'à écrire. Cette histoire et toutes celles qu'il me racontait. Je pourrais aussi donner son nom à un personnage aventureux, ou même à un vilain, il aurait adoré ça. Il n'avait peur de rien. Même pas de la mort. L'image de sa mère qui, jusqu'à 102 ans, faisait chaque jour, de sa minuscule silhouette, une toute petite ombre sous le soleil de midi lorsqu'elle longeait la piscine restera présente. Lui est parti à 79 ans. J'ai quelques photos. Beaucoup de souvenirs. Il ne me reste qu'à les écrire. Pour qu'il ne parte jamais. Du moins, pas pour toujours. Alors, je dis son nom. Pour ne pas oublier. Au revoir, Barry !


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Retrouvez son interview :

https://www.youtube.com/watch?v=G8KKVm2LBJ0


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