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Hommage à ma grand-mère, ma bubbeleh

Nous avons célébré la fêtes des Grands-mères il y a quelques jours. Les miennes ne sont plus.

Une est partie bien avant ma naissance, rescapée de Buchenwald, elle ne s’en remettra jamais et s’éteindra quelques années plus tard. L’autre, Mamie, a été la seule figure maternelle qu’il m’ait été donné d’aimer et pourtant, elle aussi partira beaucoup trop tôt pour l’adolescente que j’étais…



24 décembre 1999, déjà 22 ans que tu es partie. Il va falloir que je pense à le ranger ce vieux pull rose que tu avais tant aimé.

Oui, mais voilà, les objets ne se rangent pas comme on empile les souvenirs. J’ai beau chercher je ne vois pas où l’éloigner car le ranger c’est un peu le mettre hors de ma portée.

Le garder loin de mes yeux qui font balbutier les larmes de mon cœur. Ce cœur assourdit par l’ivresse de la vie et qui n’entendait pas la musique du temps s’accélérer. À présent, il pleure dès qu’il sent l’odeur fanée de ton parfum émaner de ces crochets de laine rose.

Alors que ton visage un peu froissé par les années est bien agencé dans les tiroirs de ma mémoire, ce pull, lui est toujours là.

Posé sur l’étagère acajou de la bibliothèque, la poussière s’est avec le temps accumulée sur le tissu.

‪Le temps... Un tourbillon furieux qui emporte dans son œil les derniers éclats de nos rires et avec eux les effluves de ce pull en laine rose.

‪Des images, des odeurs, des paysages qui blanchissent les ombres de nos histoires.

Tu es là à chaque fois que je recule, dans chacun de mes pas sur ce passé qui s’estompe à mesure que mes cheveux grisonnent.

La manche de mon pull que je mâchouille,

Mon pouce droit que je suce, la tartine de pain grillée aux braises d’un feu que tu ravives. L’odeur âcre de ton eau de Cologne, ton rire grave qui secoue ta poitrine.

Michelle Torr, la voisine qui t’appelle de son jardin et bien sur ta réponse en breton. Tes petites mains ridées sans bijoux emportés par des fous, fines et délicates, fortes et invincibles, toi, tu n’aimais pas ces veines gonflées par les ans.

Ta poêle à crêpes, la cuillère pleine de pâte à tartiner. Le soleil qui se couche sur la campagne. La cuillère posée dans l’évier que l’eau recouvre et tes sourcils qui se froncent et réprouvent.

Le chocolat s’est désagrégé et à fini par tout emporter sauf ta façon de nous aimer...

Tu portais en toi mon origine, tu étais le Chêne de mes racines, la mélodie d’une douceur de vivre presque divine.

Je t’écoutais chanter, je te voyais valser le cœur lourd de légèreté, pas vraiment pour cacher l’endroit où tu avais été blessée mais plutôt par pudeur, par amour, pour l’innocence de nos jeunes cœurs.

Tu croyais en la vie et en son harmonie, tu croyais au bonheur et en la poésie.

Ma bubbeleh, ma mamie, ma Grand-mère, sous ton calme apparent l’horreur d’un temps cendré par les vents d’indifférences que tu gardais au creux de tes tourments afin de ne vivre que pour la chance de voir notre enfance.

De toi, j’ai appris l’amour infini et le pouvoir de pardonner au-delà des vengeances qui dévorent les cœurs d’engeances, tu m’as appris la magie de guérir par la force de sourire...


Nataneli

Texte original publié en mars 2016

Retrouvez le recueil de poèmes de NATANELI sur :

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