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Adieu Monsieur Gorbatchev. Nous ne vous oublierons jamais, nous les gamins de l’est par NATANELI


** Texte du 9 novembre 2019


Je me suis levée à l’Est dans un pays au Nord et ayant perdu l’ouest.

C’est sur cette terre décimée par Hitler que mes premiers pas ont rejoint l’empreinte jaune greffée sur le cœur d’enfant de mon père, celle d’une étoile d’orient sans frontières.

J’ai ouvert mes yeux dans la pénombre de ces pierres noircies par les guerres, oui, je suis née dans un cri de vie mais sous le silence assourdissant d’un monde indifférent.

Au cœur de ces années soixante dix, on ne portait plus d’étoiles jaunies mais du rouge sur nos chemises, le rouge du sang versé par la Stasi au nom d’une idéologie communiste, au nom de l’opportunisme d’arrivistes, le sang d’un peuple emprisonné par les héros de l’histoire, humilié par ceux qui discourait au nom de la liberté.

Magdeburg était l’une de ces villes figées par un long rideau de fer ancré au cœur de la cité de Berlin. De grands parterres fleuris dénotaient la grisaille terne et triste de ces grandes barres d’immeubles identiques et disposées autour de jardin de béton, d’où émanaient au loin un clair-obscur de silhouettes agenouillées par la peur.

Avec quelques camarades, le soir en catimini, nous allions à coups de feutres, de peintures et de morceaux de charbon, débarbouiller la nuit qui entourait ces bruyantes patrouilles. On dessinait des portes ouvrant sur le ciel et nous volions ainsi, à l’infini, par-delà ce mur loin de cette législature.

Je ne me résignais pas à trouver mon enfance moche ou triste, mais là où la plupart de mes amis n’avaient pas de références de comparaison, ni d’autres horizons que ces jeux uniformes dans des espaces conformes, je savais moi, que derrière ce rideau émanait d’autres lumières.

Je le savais, car chaque été, accompagnée d’un agent des services sociaux de la Stasi, j’étais autorisée à traverser en train la DDR, puis la RFA afin de rejoindre mes grands-parents maternels en campagne ligérienne.

Les champs de tournesols, les plaines agricoles, les embruns de l’Atlantique, j’inscrivais chaque sensation dans les cahiers de ma mémoire, ainsi les onze autres mois de l’année, je pouvais consulter mes réminiscences, images après odeurs, l’oreille collée à la vie, j’écoutais naître ma résilience.

J’étais consciente de ce que nous étions le trophée égotiste d’un dictateur cautionné par l’Europe, respecté par certains et craint par l’ensemble. Mais ces étés, passés près de Nantes, me laissaient toutefois à chaque retour dans ma réalité, l’effet cuisant d’une gifle magistrale.

Comment l’Europe avait-elle pu ainsi nous sacrifier et nous oublier ?


C’est donc le cœur cognant contre ce mur, qu’en attendant l’été j’écoutais le souffle d’un vent téméraire s’élever de l’autre côté des barrières. Je ressentais toute la légèreté et l’impunité de ces secousses d’indépendances, je décomptais les pierres de bloc de fer, et ces chants d’espoirs d’un futur qui se bâtissait sans nous. Alors, à la lumière d’une lune entière, je trempais dans ce dessein gris ma jeune plume, seul écho de mes cris écrits : « Un jour viendra où moi aussi, je regarderai le soleil se coucher à l’ouest. Un jour viendra où un chant humain raisonnera et fissurera cette enclave d’un « Je proteste ».


Et un matin, une voix s’éleva des plaines de Moscow jusqu’aux confins des ego, drapé de révolte, un mistral au souffle noble, enveloppa ce mois d’octobre 1989, la voie courageuse d’un Mikhaël Gorbatchev pour qu’enfin, sous l’arpège du violon de Mstislav Rostropovitch, le mur se désagrège.

Il en aura fallu des si et des peut-être pour faire tomber ce mur de pierres et voir le soleil briller pour tous de la même manière.



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