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Antigone (extrait) - Mady Bertini

Dernière mise à jour : 14 févr.



Bravo, Bravooooo… Sous les stucs dorés, les applaudissements rebondissent, enflent comme une vague qui va, qui vient, qui gronde. Les spectateurs se lèvent, nous acclament d’une voix unique qui nous donne la chair de poule.


Les rappels sont nombreux. Nous nous tenons tous la main en une longue chaîne qui ondule sous la lumière des projecteurs. Daniel serre la mienne et me regarde, un large sourire barre son visage. En un ensemble parfait, nous nous inclinons, encore et encore. L’immense rideau tombe enfin sur le décor neutre voulu par le metteur en scène.

Juste trois portes identiques devant lesquelles tous les personnages bavardent, jouent aux cartes, tricotent alors que le Prologue se détache et s’avance. C’est ainsi que Daniel a imaginé le début de la pièce. Ensuite, les comédiens sont sortis un à un de la scène.

Une porte s’est entrouverte et, dans une lumière d’aube grise, je suis apparue, mes sandales à la main. Drapée dans une longue tunique blanche qu’une broche dorée retient aux épaules, j’ai avancé sur la pointe des pieds. Antigone était là, immobile, à écouter le silence. La salle a retenu son souffle.


Jusqu’au bout, j’ai joué comme si ma vie en dépendait. J’ai tout donné. Je n’étais plus Elena, J’ÉTAIS Antigone. Les spectateurs n’existaient plus. Je ne voyais plus que les murs de Thèbes sous la chaleur accablante, les soldats qui gardaient le corps pourrissant de mon frère et cet oncle cherchant à me convaincre de renoncer à la mort : « La vie, ce n’est peut-être tout de même que le bonheur », m’a-t-il dit.

Un instant, il m’a fait douter. Le regard perdu, j’ai vacillé, murmuré, songeuse : « Quel sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu’elle fasse, elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? » … « Je veux savoir comment je m’y prendrai pour vivre. »  Une sensation d’étrangeté à moi-même m’a envahie.


Dans ma chair, j’ai ressenti le souffle de la salle suspendue à mes lèvres, totalement pénétrée de ce déchirement, de cette douleur qui me torturait l’âme et le corps. Et j’ai crié ma haine au ciel des plafonds patinés d’or : « Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! »

Les gardes, apparus, se sont jetés sur moi, m’ont emmenée. Une cohorte de fantômes m’accompagnait. L’âme de mes deux frères, celles de mon père, Œdipe, et de ma mère, Jocaste, étaient là, qui m’entouraient, pesant sur mes frêles épaules. Les yeux vides, emplie de leur présence, je demeurais immobile, debout dans les coulisses. De l’autre côté du décor, la voix d’Hémon me parvenait, déchirante, qui tentait de sauver ma vie face à un père inflexible. J’avais mal pour lui, mais je savais que mon destin était déjà tout tracé.


Je me suis retrouvée seule avec le garde qui m’avait arrêtée. Lorsque je l’ai questionné sur la façon dont ils allaient me faire mourir, il m’a répondu : « Je ne sais pas. Je crois que j’ai entendu dire que pour ne pas souiller la ville de votre sang, ils allaient vous murer dans un trou. »

 Un froid subit s’est emparé de moi, m’a transpercée. J’ai entouré mon corps de mes bras frêles en murmurant « Toute seule… ».

J’ai soudoyé le garde pour qu’il écrive une lettre et tandis qu’il rédigeait mes derniers mots adressés à Hémon, l’homme que j’aime, la porte s’est ouverte. Ils sont venus me chercher. Le garde s’est ressaisi, m’a houspillée, l’air important. Un pauvre sourire a étiré mes lèvres. J’ai baissé la tête et je les ai suivis …

Le Chœur, entré sur scène, a annoncé ma mort et celles d’Hémon et de sa mère. Dans un brouillard, j’ai entendu la voix triste de Créon s’adressant à un page : « Il te tarde d’être grand, toi ? » Et le page de lui répondre : « Oh oui, Monsieur ! » Créon : « Tu es fou, petit. Il faudrait ne jamais devenir grand. »

….


Extrait du recueil de nouvelles "pour l'amour de l'art".

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