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CHRONIQUES NEW YORKAISES DU BUS M15



17 juillet 2020:

Scènes de la vie new-yorkaise : cet après-midi: je viens tout juste de sortir de chez mon coiffeur du côté de Soho où j'ai été reçue avec prise de température et gel désinfectant. Je me sens légère et joyeuse. N'était-ce la chaleur humide, je gambaderais presque! J'avise le bus 103 qui remonte la 3e avenue et je m'engouffre à l'intérieur. Non loin de moi, une femme d'un âge certain, dont les cheveux blonds auraient bien besoin des services de mon coiffeur, vient de prendre place sur un siège. Sans masque. Face à elle, une femme noire de forte corpulence et sa fille toute menue. Dans un premier temps, la femme noire demande poliment à la blonde vulgaire de mettre son masque (obligatoire dans tous les lieux publics). La blonde lui répond brutalement d'aller se......Réponse immédiate de la femme noire qui connait son répertoire d'insultes! Le ton monte. Soudain, la blonde saute sur la femme noire, qui rétorque à coups de parapluie. La jeune fille s'interpose mais bientôt, toutes les trois se battent à coup de parapluie sous l'oeil médusé des passagers. Le chauffeur lance un timide "Mesdames, calmez-vous," qui n'a aucun effet sur les trois femmes. Lorsque je suis descendue, quelques 40 rues plus loin, elles se battaient toujours. Qui a dit que les femmes n'étaient pas violentes? Pour ce qui me concerne, je n'en reviens toujours pas.


24 juillet 2020:

Hier dans le M15 : alors que je m'apprête à monter, un couple arrive: sur son jean noir déchiré, l'homme jeune a gardé la blouse transparente jetable que porte le personnel soignant en contact avec les malades du COVID19. Ses cheveux sont entièrement cachés sous un bonnet vert, transparent également. Elle, plus réservée, n'a gardé que la blouse transparente. Après s'être assurés que les passagers les ont remarqués, ils font des selfies. Deux arrêts plus loin, un homme d'âge respectable prend place sur un siège. Après les avoir regardés un moment, il s'adressent à eux: "savez-vous qu'en gardant vos blouses de travail à l'extérieur, vous risquez de nous contaminer? Si c'est uniquement pour faire les malins, vous feriez mieux de descendre." Les autres passagers approuvent bruyamment. Ce qui n'a pas l'air de déranger les deux imbéciles qui continuent leurs selfies comme si de rien n’était. "Ils ont probablement piqué leur déguisement à l'hôpital", dit un passager, provoquant l'hilarité générale. Une chose est sûre, par mesure de précaution, les sièges près d'eux sont restés vides.


31 juillet 2020:

Hier matin, dans le M15: une jeune femme et sa fille toute blonde, viennent de s'asseoir. L'enfant qui doit avoir environ 4 ans, a revêtu une jolie robe rose. Tout comme ses ballerines et son masque. Elle est absolument ravissante. Une fois bien installée, (elle a fait attention à ne pas froisser sa robe), elle regarde les passagers et s'aperçoit que deux d'entre eux portent leur masque sous le menton "Maman, Maman, je ne comprends pas", dit-elle à voix haute. "Tu m'as dit que le masque doit couvrir le nez et la bouche. Regarde les deux messieurs. Ils le portent sous le menton." Et de pointer le doigt en direction des deux hommes. La maman gênée, ne sait quoi répondre et lui murmure quelque chose à l'oreille. La petite se retourne: "Ce n'est pas bien de ne pas se couvrir le nez et la bouche. C'est ma maman qui l'a dit. Parce qu'on peut passer le virus à des gens et ils peuvent mourir. Et moi, je suis trop petite pour mourir." Interloqués, les deux hommes s'exécutent en silence. La petite fille a gagné là où d'autres auraient probablement reçu un tombereau d'insultes. Du coup, depuis hier, je me demande si pour mes prochains voyages en bus, je ne vais pas louer un enfant!


8 août 2020:

Hier, long voyage dans le M15 pour me rendre du côté de Wall Street. Non loin de moi, un homme tricote tranquillement, cependant qu'assis en face de lui, un homme harangue les passagers en espagnol et en anglais. Dans sa main, il tient une image pieuse. Deux officiers de police montent. Aucun ne porte de masque. Les voyageurs n'en croient pas leurs yeux, d'autant que dans le bus, un distributeur de masques a été installé à l'intention de ceux qui n'en auraient pas. Gratuitement. Finalement, un passager n'y tient plus: "Dites-moi officier, ne savez-vous pas que le port du masque est obligatoire? C'est incroyable que vous n'en portiez pas alors que vous êtes chargés de faire respecter la loi". Les conversations se sont tues et tous les regards convergent vers les deux policiers. Certains ont déjà sortis leurs portables, au cas où. Devant le regard insistant des passagers, les deux hommes sortent un masque de leur poche et le mettent. Les conversations reprennent, mais les regards bifurquent de temps à autre vers les deux officiers de police. Au moment de quitter le bus, l'homme qui tentait de persuader les passagers que dieu existe, s'arrête devant les policiers: "Tenez, c'est cadeau", vous semblez en avoir besoin", dit-il en leur tendant l'image pieuse.


12 août 2020:

M15: hier, fin de journée. Deux femmes blondes d'environ quarante ans, vêtues de jolies robes d'été devisent tranquillement. Montent deux femmes enveloppées dans une Abaya longue et noire. La tête recouverte d'un foulard, elles portent un masque et des lunettes noires. Les deux blondes ont interrompu leur conversation et regardent les deux femmes en noir qui se sont assises non loin d'elles. L'une des deux blondes les aborde: "puis-je vous poser une question? Il fait 40 degrés dehors et avec l'humidité, c'est pire. N'avez-vous pas trop chaud. Moi, avec ma robe sans manche et mes sandales, je n'en peux plus. J'ai juste envie de me jeter sous une douche glacée." Les deux femmes en noir éclatent de rire: "nous avons l'habitude." "On dit que le noir retient la chaleur. Pourquoi ne portez-vous pas du blanc"? Continue la blonde. Une passagère qui observait la scène depuis un moment, se mêle à la discussion: "Bon d'accord, en été ça doit être dur. Mais franchement, lorsque je ne sais pas quoi me mettre, j'aimerais bien porter ce genre de vêtements. Idem pour le foulard." Lorsque je suis descendue, elles riaient aux éclats et comparaient leurs styles de vie ô combien différents. New York, l'une des rares villes au monde où personne ne vous juge d'après ce que vous portez.


15 août 2020

Dans le M15, 8h30: deux jeunes femmes d'environ 30 ans assises devant moi, discutent: " dis donc", dit l'une, "ce matin en me regardant dans le miroir de la salle de bains j'ai eu le choc de ma vie. J'ai vu ma mère. J'ai failli m'évanouir tellement je lui ressemble." "Pourquoi"? demande son amie. "Tu ne comprends pas? Elle m'a pourri toute mon enfance, je me suis mariée tôt pour me tirer de la maison, et voila que je suis son portrait craché". Elle regarde son amie: "Je te le dis tout net. Début septembre, je prends rendez-vous chez le chirurgien esthétique". Son amie la regarde interloquée: "mais c'est la haine". "Oui, appelle ça comme tu veux, c'est la haine". Elles éclatent de rire.


31 août 2020:

M15, ce matin: pour la première fois depuis le 13 mars où les bus étaient devenus gratuits (les voyageurs entraient par les portes arrières pour protéger les chauffeurs), il faut payer. Si quelques usagers sont un peu perdus, d'autres retrouvent instantanément les gestes "d'avant". Ainsi cette femme d'âge plutôt mûr qui monte par la porte arrière sans tenir compte des passagers qui attendaient avant elle. Elle est vêtue d'une jupe 'tutu' en tulle gris, bien trop courte. Elle se dirige d'autorité vers un siège en tournant trois fois sur elle-même avant de s'asseoir. "Et vous la dame qui tourne, vous feriez mieux de venir payer", dit le chauffeur à la grande joie des passagers, avant de lancer un "welcome back" dans son micro. Soudain, je pense à mon couple préféré que je n'ai pas vu depuis si longtemps. Où sont-ils? Ont-ils échappé au Covid19? Vont-ils bien? Sans eux, sans leur présence bienveillante, mon bus va devenir bien terne et triste. Et je ne peux m'empêcher de me demander : les reverrai-je un jour?


21 septembre 2020

Ce matin dans le M15: un couple, la quarantaine, discute. "As-tu remarqué que le trafic est fluide ce matin"? dit la femme. Elle continue: "pour une fois, la COVID19 a du bon. Le grand cirque onusien n'aura pas lieu cette année". L'homme la regarde surpris. "Tu as raison", dit-il en riant. "J'avais oublié! Bof, ce n'est pas une grosse perte. En temps normal, les fonctionnaires ne foutent rien! Regarde le nombre de conflits sur la planète...Et que fait l'ONU? Mais j'y pense, qui paie pour leurs séjours à l'hôtel, leur protection policière et leur billets d'avion lorsqu'ils viennent nous emmerder"? "Tu aurais dû être diplomate," dit la femme en riant. "C’est un métier en or." L'espace d'un instant, J'ai eu envie d'intervenir. Mais j'ai regardé le ciel tout bleu, sans nuage, et je me suis dis que l'heure n'était pas à la confrontation...d'autant que finalement, ils n'avaient pas tellement tort.


23 septembre 2020:

Ce matin dans le M15 : je viens à peine de m'asseoir que mon couple préféré monte à son tour. Elle a revêtu un petit tailleur chiné blanc et gris du plus bel effet. Il porte un léger veston beige sur un pantalon marron clair. Ils prennent place côte à côte. Fidèle à son habitude, elle a sorti de son sac le New York Times qu'elle lui tend, et un livre dans lequel elle se plonge, après avoir vérifié que son mari n'a besoin de rien. Je les observe, heureuse de constater qu'ils vont bien. Ils ont juste un peu vieilli. Elle surtout. Elle est plus voûtée qu'il y a six mois. En quittant le bus, j'ai eu l'impression que la vie reprenait, comme avant. Comme lorsque nous ne savions pas qu'un virus infernal allait mettre le monde à genoux. A l'extérieur, contrairement à ces jours derniers où un froid soudain avait fait son apparition, la température est redevenue estivale. Le ciel est tout bleu, sans un seul nuage. Allons me suis-je dit, l'espoir est de retour.


28 septembre 2020

Ce matin dans le M15: c'est mon jour de chance: non seulement la température est douce, mais mon couple préféré vient de faire son apparition. Elle a revêtu une jolie robe rouge sur laquelle elle a posé une petite veste noire constellée de points rouges. Il porte son blazer bleu marine sur un pantalon beige. Tous deux sont masqués. Elle le guide avec précaution vers un siège sur lequel ils s'assoient côte à côte. Ils se plongent dans leur lecture respective, non sans avoir auparavant jeté un regard sur les rares passagers. Ce matin, est-ce parce que c'est Yom Kippur, nous sommes fort peu. Je les observe en me posant mille questions: où vont-ils? Sont-ils juifs? Se rendent-ils dans une synagogue? En passant devant eux, alors que je m'apprête à descendre du bus, elle se penche vers moi: "j'aime bien la façon dont vous êtes habillée. Je vous regarde souvent et je vous trouve élégante." "Merci pour vos gentilles paroles. Elles me font plaisir. Moi aussi je vous regarde souvent et j'aime votre façon d'exister tout simplement". Je n'en suis pas certaine, mais je jurerais que j'ai cru voir une toute petite larme perler au coin de son oeil lorsqu'elle m'a dit merci.


7 octobre 2020:

Ce matin dans le M15: deux jeunes femmes accompagnées chacune de deux enfants montent dans le bus. L'une est probablement africaine. L'autre est italienne. Je les observe à la dérobée. Elles ont beau être de culture différentes, leurs gestes sont identiques. Le regard plein d'amour qu'elles posent sur leurs enfants est identique. Elles ont les mêmes gestes de tendresse et de protection vis-à-vis d'eux. Le petit garçon de l'italienne a sorti un livre de son cartable et se met à lire à voix haute. Timidement, les enfants de l'autre femme font un pas en direction du petit garçon pour l'écouter. Les deux femmes se sourient, un instant complices. Sans qu'elles en soient conscientes, leur sourire a illuminé ma journée.


2 novembre 2020:

Ce weekend, dans le Jitney (le bus qui relie Manhattan aux Hamptons). Un siège sur deux est libre afin de respecter les distances. Un homme jeune et son fils prennent place derrière moi. Je l'observe pendant qu'il ôte le manteau de son enfant et le sien. Il est couvert de tatouages. Sur son jean troué, pendent plusieurs chaînes. Au bout de la même rangée que la mienne, une femme plutôt chic mais dont la mise en plis remonte aux années 50, arrive. Elle regarde autour d'elle, voit le jeune homme et ses tatouages, soupire et se pose, l'air exaspéré. Le père discute avec son fils lorsqu'un des employés du bus se dirige vers lui et lui dit que son fils doit porter un masque. S'ensuit un vif échange au cours duquel le père explique que son fils de cinq ans fait des crises d'asthme, et qu'il lui sera difficile de respirer avec le masque. L'employé lui explique que c'est la règle mais qu'il peut quitter le bus s'il veut. Le père, agacé, ôte son masque qu'il met sur le visage de l'enfant, mais n'en a plus pour lui. Je lui en propose un. Le bus démarre. Le père attrape son téléphone et parlemente avec la société de bus qu'il menace d'un procès. La femme s'énerve de l'entendre parler (l'usage du portable est interdit dans le Jitney), et lui demande d'arrêter, ce qu'il ne fait pas. Elle se retourne et lui dit d'aller se faire f.....e. Je la regarde stupéfaite et lui demande de ne pas parler ainsi devant un enfant. Elle continue. Furieuse, je lui dit d'aller se faire f...e en ajoutant toutefois qu'elle en aurait bien besoin, car cela doit faire bien longtemps que cela ne lui est pas arrivée. Interdite, elle se dirige vers un autre siège. Instantanément, le jeune père éteint son téléphone!


4 novembre 2020:

M15, lendemain d'élection: le ciel a beau être bleu azur, le thermomètre a beau être en hausse et le soleil briller comme jamais, les mines sont grises ce matin dans le bus. Chaque passager semble être dans ses pensées qu'on devine moroses. Au stop suivant, mon couple préféré fait son apparition. Sous son long manteau noir entr'ouvert, elle a revêtu une jupe noire et blanche et un chemisier blanc, sur un collant chair et des ballerines noires. Le tout, illuminé par un foulard aux couleurs pastels. Il porte une veste marron foncé sur un pantalon beige. Il se dirige avec difficulté vers son siège. Elle semble avoir du mal avec son masque qu'elle baisse pour ajuster ses lunettes. Ses tremblements ralentissent ses gestes. Il lui prend la main tendrement. Lui caresse la joue. Elle le regarde avec un joli sourire. J'ai l'impression que les rôles se sont inversés. Auparavant c'était elle qui prenait soin de lui, sortait son journal à la page souhaitée. Maintenant c'est lui qui pose un regard attentif sur elle, attentif à ses mouvements. Ils discutent des élections, récapitulent les Etats gagnés par Biden. Ne prononcent pas le nom de Trump. Nous sommes peu nombreux dans le bus mais chacun les observe avec tendresse. Ils forment un bien joli couple: elle grande, mince et élancée. Plus jeune, elle devait être magnifique. Ils sont élégants sans ostentation. Allons me dis-je en quittant le bus, rien n'est perdu.


18 novembre 2020

Ce matin dans le M15: en dépit du ciel bleu et du soleil, la température est hivernale. Dans le bus, un silence pesant règne à peine troublé par la conversation d'un homme au téléphone. Les passagers semblent perdus dans leurs pensées. Songent-ils aux fêtes de Thanksgiving qu'ils ne pourront pas célébrer en famille cette année pour cause de coronavirus? Leurs visages sont indéchiffrables. L'homme, qui vient de ranger son téléphone, poursuit une discussion intérieure intense. Ses mains se livrent à un ballet ininterrompu: paumes ouvertes, levées vers le ciel, s'agitant à droite, puis à gauche. Gestes de dénégation. De supplication. Pense-t-il aux paroles qu'il n'a pas prononcées? A celles qu'il aurait aimé prononcer? J'observe ses yeux presque cachés par son masque. Ils expriment une profonde solitude. Un immense désarroi. Je regarde les passagers, tous New Yorkais puisqu'il n'y a plus de touristes. Le Monde a coutume de dire qu'ils sont résiliants. Pourtant, à cet instant précis, ce que je vois dans leurs yeux, c'est du désespoir et du découragement. Peut-être est-ce aussi dû à la situation politique du pays. Quoiqu'il en soit, force est de reconnaitre que cette année 2020 aura été l'année de tous les dangers.

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