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FORCER LE DESTIN

Grégoire Laroque vient de remporter le concours de nouvelles de The Artist Academy et participera ainsi a un recueil de 20 nouvelles qui devaient commencer par "Je crois que j'ai entendu du bruit sous le lit"et finir par "Et c'est pour cela que je pars à New York".

Voici sa nouvelle.



Je crois que j’ai entendu du bruit sous le lit. Je rabats ma couette, me penche lentement et vois mon chien. Il me regarde, surpris, avec un de mes soutien-gorge dans la gueule.

« Brooky, rends-moi ça ! » crié-je d’une voix éraillée en lui arrachant le sous-vêtement.

Je regarde le réveil. Il est 6h. Brooky m’a réveillée juste avant que l’alarme ne sonne. Je dois être à l’aéroport dans 1h15. Habitant à dix minutes de taxi, je suis dans les temps.

En sortant du lit, je m’aperçois, avec colère, que le chien a mis le désordre dans la valise que j’avais laissée ouverte.

« Méchant chien ! »

Il reste caché, n’osant affronter mon courroux. Je bâcle le pliage de mes affaires pour garder du temps pour me faire belle. Je me propulse dans la salle de bain et m’installe sous la douche.

L’eau chaude coule sur mon corps et je pense, joyeuse, à la journée qui m’attend. Aujourd’hui, ma vie change. J’ai décroché le travail de mes rêves : un rôle dans une comédie musicale, sur Broadway ! Après toutes ces années passées à servir des cafés au troquet du coin, avec un salaire de misère, et à parcourir les castings, j’accomplis enfin mon destin : être actrice ! Mais avant de partir à New York, toute la troupe est conviée à Los Angeles pendant trois jours pour faire connaissance.

Je sors de la douche et prends le temps de m’habiller et me maquiller. La première impression est primordiale. Je dois leur en mettre plein la vue !

6h45, je suis prête ! Juste dans les temps ! J’empoigne ma valise et sors de chez moi en mettant les clés sous le paillasson, pour ma mère qui viendra garder Brooky.

L’ascenseur arrive en quelques secondes. J’entre et pose ma valise tandis que les portes se referment. Ça y est, ma nouvelle vie commence !

Soudain, en cours de descente, l’ascenseur se bloque. Non… Pas aujourd’hui ! J’appuie avec frénésie sur le bouton d’alerte.

Quelques minutes plus tard, une voix préenregistrée m’intime de garder mon calme pendant que les services de maintenance arrivent… dans la prochaine demi-heure !

Impossible ! Je vais rater mon avion si j’attends ! Je ne peux pas laisser cet incident ruiner ma vie !

Je prends mon destin en main, pas besoin de la maintenance ! Je m’adosse à la paroi et, de toutes mes forces, pousse un côté de la porte métallique. Celle-ci s’enfonce et laisse apparaître un petit passage, vers l’étage du dessous, assez large pour moi mais pas pour ma valise… J’en extirpe alors une culotte, ma brosse à dent, et me glisse dans le passage. Je suis libre, mais en retard ! La fin de l’enregistrement est dans 15 minutes !

Je dévale les escaliers et, dehors, cours comme une folle vers la route, agitant les bras en l’air pour attirer l’attention d’un taxi. La pluie est battante et je ne peux pas m’abriter. Sur le trottoir, je supplie les automobilistes de s’arrêter. Sans succès. L’un d’eux prend même une pointe d’accélération en passant à côté de moi, m’aspergeant de boue. Avec mes cheveux trempés de pluie, je suis maintenant hideuse. J’éclate en sanglots. Mon maquillage, ma tenue, toute ma préparation est fichue… Décidément, on a beau être en 2001, l’être humain reste un animal !

Je me ressaisis. L’aéroport n’est pas très loin. Si je cours, je peux y arriver. Je prends alors mes jambes à mon cou. Ces sales automobilistes me klaxonnent pour se moquer de moi. Mais je ne dois pas me laisser distraire. Une erreur, et c’en est fini de mon voyage et du début de ma carrière d’actrice. Et il en est hors de question !

L’aéroport apparaît enfin. Mes jambes sont en feu mais ma volonté est de fer. Le hall des départs est devant moi. Je trouve le comptoir d’enregistrement du vol AA11 pour Los Angeles grâce au panneau d’affichage. Seulement une hôtesse y est présente.

« Bonjour, je suis Melody Lowe, dis-je essoufflée et en brandissant mon passeport. Je suis sur ce vol.

— Il est 7h30, répond-elle en m’observant avec dégoût. L’enregistrement est clos depuis 15 minutes. Je suis désolée mademoiselle.

Les sanglots jaillissent.

« S’il vous plait madame ! Il faut que j’aille à Los Angeles ! C’est pour ma carrière !

— Je suis désolée, c’est trop tard.

— Mais… »

Le téléphone du comptoir se met à sonner. L’hôtesse discute quelques secondes avant de raccrocher, et de me sourire.

« Vous avez une bonne étoile, mademoiselle Lowe. Votre avion a un retard de quatorze minutes. Je peux encore vous enregistrer. »

J’exulte. Si elle n’avait pas été derrière son comptoir, je lui aurais sauté au cou.

Tout s’enchaine très rapidement, d’autant que je n’ai aucun bagage à enregistrer. Les voyageurs, stupéfaits par mon allure, m’évitent comme la peste. Qu’importe. Je me sens tellement heureuse d’avoir réussi, alors que tous les éléments étaient contre moi !

Je passe la porte d’embarquement et m’installe à mon siège, contre un hublot. Une hôtesse me donne des lingettes pour nettoyer mon visage sale. À travers le plexiglass, je regarde l’aéroport de Boston, sous la pluie battante. Je souris en pensant à tous les obstacles que j’ai dû surmonter ce matin. Comme si une force supérieure voulait m’empêcher de voyager. Mais je l’ai vaincue et, maintenant, pars accomplir mon rêve…

Des exclamations dans la cabine me réveillent. Je m’aperçois que j’ai sombré dans un profond sommeil avant le décollage. Mon voisin pleure et tous les passagers ont l’air paniqués. Des annonces dans une langue étrangère résonnent dans les hauts parleurs. Que se passe-t-il ?

Je regarde par le hublot et, contre toute attente, me trouve devant une spectaculaire vue de Manhattan. Pourquoi nous dirigeons-nous vers New York ? J’ai beau trouver cela étrange, je reste fascinée par le spectacle des buildings scintillants.

Ne serait-ce pas un signe ? Un clin d’œil de la ville avant mon arrivée ? La Statue de la Liberté agite sa torche pour m’accueillir… Et je ris. Mon voisin me regarde comme si j’étais folle. Il ne se doute pas que ce 11 septembre sera le plus beau jour de ma vie. J’approche de mon but : devenir actrice et accomplir mon destin… Et c’est pour ça que je pars à New York.


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