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JEUDI VAGUE : ACRONYME

Juin 2017 - Ce matin, il me fallait des roses. Des tas, des belles, des qu’on dirait des gouttes de sang, des qui savent dire je t’aime, douze pieds d’un alexandrin qu’elles savent tellement mieux écrire que moi.



C’est parce que, il y a 35 ans aujourd’hui, durant l’été 1982, ce devait être en début d’après-midi, à Trois Rivières, au nord de la Martinique, au milieu de fougères de 20 mètres de haut, j’ai mordu dans ses lèvres. Je ne m’en suis jamais remis. C’est mon big bang, la création de mon univers, le seul, finalement que je comprenne un peu. On s’est bien marié, sur les bords, plus tard, la maréchaussée étasunienne insistant sur ce point, ausweis obligatoire pour qu’elle ait le droit de me suivre sur les bords du Potomac. Je n’ai jamais célébré de noces affublées d’un tas de métaux tous plus lourd les uns que les autres, mais je célèbre, dans ma tête, les gigantesques fougères qui se sont poussées du coude, regarde, en bas, je commémore ce moment séraphique, quelques secondes où, tout au fond de ses yeux, j’ai senti que le monde s’arrêtait. Je crois qu’il n’a jamais tout à fait redémarré, le monde, ou bien peut-être sans moi, sans nous. Le mien, mon monde, s’est soudainement concentré sur cent cinquante-cinq centimètres d’un territoire inconnu que j’allais explorer sans carte ni boussole.


Durant tout ce temps, si je me retourne, j’ai peur de ne pas avoir vraiment amélioré mes « area of improvements » je n’ai pas fait de grands progrès. Un exemple ?


Elle a explosé de rire, elle a pointé du doigt son ordinateur, et elle m’a dit qu’elle allait m’acheter un T-shirt « RTFM », un truc pour les noobs, les nuls, parce que ça, ça, c’est vraiment toi, elle a dit. RTFM, c’est un acronyme pour Read-The-Fucking-Manual. Reconnaissons que, depuis 35 ans, l’hécatombe des petits électroménagers, rideaux de douche, outils de jardinage, qui ont fini à la poubelle, à peine sortis de la boite, parce que j’ai coupé le fil, déchiré le plastique, raté une étape de montage, cette hécatombe n’a jamais vraiment connu de cessez-le-feu qui dura tant soit peu. Les Américains adorent ces acronymes déclinés à l’infini. Ils en font des tonnes, sur google image tu trouveras Mao et son petit livre rouge RTFM, Moise et ses tables RTFM, le pape et les évangiles RTFM.


Mais je ne viens pas te parler des roses de Sophie, je viens te parler de standard operating procedures. C’est autrement douloureux. Assieds-toi.


Hier j’étais à San Diego, tout autant dans le coin en bas à gauche de l’Amérique que Boston est dans le coin en haut à droite.


J’étais venu voir des gens qui font des choses extraordinaires. C’est-à-dire, pour moi, c’est extraordinaire : non seulement ils lisent le – fucking – manuel, mais ils l’écrivent. Ce sont les géants de la SOP, la standard operating procedure. Trois mots, une inconnue, pour l’auteur de ces lignes, une inconnue au cube. Comment peut-on s’intéresser à une procédure ? Je te le demande. Et tiens-toi bien – tiens-toi mieux – la procédure est standardisée, c’est-à-dire que non seulement on est dans le très chiant, mais on ne peut pas bouger. Je te jure que c’est vrai : Il y a une SOP pour écrire une SOP. Ça donne le tournis. C’est insensé. Ces gens-là, des mutants assurément, contrôlent la qualité, ils l’analysent. Ils écrivent des rapports, en suivant la procédure, rapports qui analysent la qualité, peut-être même la qualité du rapport qu’ils sont en train d’écrire, il faut que je m’assoie, ça tourne.


Je suis accueilli par Marissa, très bien, bonjour Marissa, une charmante californienne. En la suivant dans le couloir, le roulis de sa démarche soulève cette question, simple bien que totalement inappropriée, mais, Marissa, pour la bagatelle aussi tu suis des procédures ? Pile au milieu du lit ? N’imaginant sans doute pas comment mes neurones les plus effrontés tuaient le temps, elle me tend un document, plan de la journée, nom et qualité des intervenants, organigramme de la société, plan du site, instructions en cas de feu, je vais prendre un café, je dois signer où ? Je t’ai pas dit. Une SOP est signée, ou elle n’est pas. Deux pages de signatures, pour contrôler que le contrôleur est bien contrôlé. Voilà que ça me reprend, non, mademoiselle, ça va aller, un léger étourdissement.


Mais que faisais-je dans cette galère, te demandes tu, hagarde. C’est incroyable, mais je suis venu exprès, 5000 km, 6 heures d’avion, sans qu’on ne me torde le bras. Enfin, bon, un peu. C’est Mike, mon CEO, mon chef. Il m’a dit : Emmanuel, tu es nouveau, tu parles à peine anglais, tu connais pas l’histoire de la boite, juste ce qu’il nous faut. Ton collègue, Ed, un fanatique des SOP et des signatures apposées proprement, nous enlève bien une épine du pied en se tapant tous ces dossiers de merde, mais c’est un taciturne, un taiseux, et personne ne sait ce qu’il fait. Y’en a qu’ont essayé, de savoir, ça c’est pas bien passé. Huhu, du tout. Alors, tu vas faire ton Talleyrand, tu vas parler aux gens, tu vas négocier, tu vas dénouer cette situation complexe, on m’a dit beaucoup de bien de la diplomatie française. D’la balle, j’ai dit. Dans un passé pas si lointain, j’ai tenté d’éduquer deux adolescents, la négo, c’était mon quotidien et ton Ed, ça m’étonnerait qu’il rivalise. J’avais tort. Comme toujours. Bref, me voilà embarqué dans une histoire de validation d’essais, que la FDA va regarder de près, et la FDA (food and drug administration), elle rigole quand elle se coupe. J’ai donc pris le taureau par les cornes, Ed par le col, mon billet pour San Diego, et me voilà discuter des procédures avec des dingues.


Et c’est là que ça devient drôle. Parce que tout au fond de la procédure, il y a de la science, de la biologie, des odeurs familières, des paysages connus. Et mes interlocuteurs, il y a longtemps, étaient des biologistes, aussi (pourrais-je, un jour, être aussi précipité sur les rives de ce Styx ? Ça m’inquiète un peu cette affaire). Et petit à petit, au fil de la discussion, voilà l’ADCC, antibody dependent cytotoxicity qui passe la tête dans la salle, et puis la CDC, la complement-dependent cytotoxicity, et puis aussi l’apoptosis, et voilà ELISA, ma copine, enzyme-linked-immuno-sorbent-assay, on rigole, ça se réchauffe, nettement. On barbotte gentiment, allons-y, je veux bien un peu de déviation standard, un soupçon de SEM, de standard error of the mean, d’accord. Je fais un effort. Et me voilà dehors, sept heures se sont écoulées, ces gens sont charmants. Ils sont ouverts, pas cons, drôles, certains, belle, Marissa. Je ne passerai pas mon vol retour à écrire une SOP sur le rapport que je dois fournir, mais cette journée californienne, finalement, s’est bien passée.


J’ai dit à Mike, à la sortie de mon red-eye, Mike, ces mecs sont dingues, mais je vais m’occuper de San Diego. Red-eye ? Le vol du soir, quand tu rentres de Californie pour aller sur la côte est, tu pars tard, tu atterris tôt, le lendemain, t’as pas dormi, t’as les yeux rouges. Les Américains adorent ces raccourcis. Tu prends le red-eye.


Un aller-retour New-York / San Diego en 36h, je ne te conseille pas. Il faut au moins une escale téquila pour refaire le plein. Me voilà donc à La Jolla, une ville sur la côte pacifique au nord de San Diego, la petite Cambridge, truffée de biotechs, de restaurant chics, de gens chics, de voitures chics, une Californie belle, riche, qui grouille de corps bronzés d’une santé inquiétante…Aie. Je viens de croquer dans mon taco, un San Felipe Style Fish Taco. Moi non plus, je ne sais pas. Essentiellement du hot chili pepper et des jalapanos, sans doute du poisson, puisqu’ils le disent.

J’étanche la brûlure à coups de Dos Equis et je tripote mon téléphone, puisque tout le monde autour de moi est rivé à son écran, je me fonds dans le décor, dans la masse.


Mon ami Google Map me dit que je suis à 46 minutes de voiture de Tijuana, Mexico. Ça fait 7h12min de marche, sans doute une information intéressante pour les émigrants illégaux, ceux qui ne sont pas morts dans le désert. Mais, j’y pense, ils n’ont pas Google Map, les émigrants illégaux. Ils n’ont pas de comptes gmail, ils n’ont pas de téléphones, comment le rechargeraient-ils d’ailleurs dans le désert ? La nature est bien faite : les émigrés n’ont pas de téléphone, qui, à l’évidence, ne leur confèrerait aucun avantage au sens darwinien du terme, alors qu’ils trimbalent une peur sauvage, rivée tout au creux de leur ventre, une trouille viscérale, qui, elle, c’est prouvé, donne un avantage certain à tout individu lambda dans une situation précaire. La peur ça ne te dit pas que San Diego est à sept heures et douze minutes de marche, mais ça te dit que tu devrais te grouiller, la nuit tombée, sans lune si possible, éviter les coyotes, tout ça dans le silence du désert seulement perturbé par le vent qui pousse les tumbleweeds vers leur futur incertain. Je suis très sensible à la poésie du désert. Les miséreux dont on parle aussi, surement, mais là, franchement, c’est pas le moment.

46 minutes qui me séparent d’un drame.

A l’heure du tweet fumeux et de l’approximation raciste, je suis à 46 minutes de l’endroit du futur mur du con.

Ce mur est une ode à la connerie. Quoiqu’on y fasse les hommes et les femmes se mélangent. T’y peux rien Donald, elles sont beaucoup trop belles, ils sont beaucoup trop jeunes, le temps que tu tweet, les petits métis sont déjà là, ils sont américains, autant que toi. Toi tu es l’Amérique d’hier, eux ils sont celle de demain.


Derrière la frontière, c’est la Zona Urbana Rio Tijuana. C’est l’Interstate 5 South qu’il faut prendre. Tu passes San Diego, tu arrives à San Ysidro, et puis après c’est la frontière. Google Traffic te prévient d’un trait rouge, sur 8 miles : traverser c’est pas simple. Dans l’autre sens, y’a pas de rouge, pas de trafic. Evidemment pour venir ici, tu prends pas une voiture, tu prends tes jambes à ton cou.


JNTP. Tu comprends très bien, fais pas semblant.


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