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JEUDI VAGUE - TES PAPIERS !

J’ai la lancinante impression que quelqu’un m’en veut. Je ne sais pas qui, ça me taraude. Dieu peut-être, mais Dieu est un garçon sympathique, qui a d’autres chats à fouetter que de torturer un père de famille. Le destin ? Ça n’existe pas.


Croire au destin, c’est peindre une cible autour de la flèche disait je-ne-sais-plus-qui. Un jeteur de sort qui, par erreur, aurait empoigné ma marionnette, tu vas voir mon salaud, et l’aurait transpercée de mille aiguilles, croyant avoir affaire à l’amant de sa femme ? Une erreur dans les dossiers du diable, tous à moitié cramés dans sa turne surchauffée ? Toujours est-il que quelqu’un m’en veut.

J’étaie, je démontre, je prouve. J’explique.


Paris, 26 juin 2015, aéroport international Charles de Gaule, terminal 2A1


- Absolument, monsieur l’agent, volée, chourée, vous m’enlevez les mots de la bouche. On m’a pris mon passeport, le portefeuille qui contenait le passeport, la sacoche qui contenait le portefeuille. J’avais arraché des mains de mes tout-petits leurs cartes vertes : « vous allez encore les perdre ». Ont donc disparu d’un coup d’un seul, 3 cartes vertes, un passeport, cinquante dollars en petites coupures, ma carte bancaire, un slip de rechange. A la Brioche Dorée. Terminal 2A1, à deux pas d’ici monsieur l’Inspecteur. Je précise au sosie de Jean-Pierre Bacri qu’il me faudrait une déclaration de vol, Monsieur le Commissaire. Regard noir. Il tire un feuillet, griffonne. J’interromps : Votre Honneur, outre un passeport, il faudrait mentionner un permis de conduire, une carte verte, en fait 3 cartes vertes… Non, une carte verte, ça ira. Jean-Pierre Bacri me stipule que le duplicata jaune illisible qu’il me tend est dorénavant, jusqu’à plus ample informé et à preuve du contraire, la pièce d’identité que je me dois de présenter à tout agent des forces de l’ordre qui en ferait la demande, orale ou écrite. Et il reprend un zan.

Je sors d’un bureau sans fenêtre où un homme sans regard m’a donné un papier sans tampon. Je reviens sur mes pas : Monsieur le Président, ne faudrait-il pas un tampon pour…

Le bureau des objets trouvés du terminal 2A1, c’est très commode, est situé juste à côté du commissariat de police dudit terminal. On devrait appeler ça le bureau des objets perdus. Aux objets trouvés, il n’y a pas beaucoup de sacoches bleues, avec l’intérieur orange, voilà, et des poignées en cuir. Mais je crois que je plais bien à Christine, la chef des objets trouvés, qui me donne une carte avec un téléphone et un email. Une nouvelle forme de speed dating ? Je ne suis plus à ça près, je saisis la carte comme une bouée, que dis-je une bouée, un zodiaque.

Me voilà donc à Charles de Gaule avec mon papier jaune et déjà chiffonné comme tout ausweis, autrement dit un quasi-illégal, un presque-afghan. Je fus récemment, il t’en souvient ma gousse de vanille, un chômeur, j’explore maintenant le monde improbable des illégaux.


Dire qu’il y a des gens qui trouvent le temps long et s’ennuient, ça m’effare un peu. Une glace me renvoie mon image et me rassure : cette perte inopinée d’identité, d’identification, ne m’a pas transformé sur le champ en bougnoule crépu, immédiatement interpellé par la maréchaussée locale : Eh, le bamboula, tes papiers ! Je fais encore illusion, et remercie ma femme de m’avoir trainé dans des magasins coûteux pour me donner l’apparence d’un pharmacien riche et heureux. Il a fallu mettre, je l’admets, beaucoup d’argent sur la table pour me faire passer pour un pharmacien heureux. Cette observation de mon physique inchangé éliminait la possibilité d’une colère divine. Ce type a des moyens considérables à sa disposition, et me transformer en bamboula n’aurait pas du lui poser, techniquement parlant, de gros soucis.


Le problème de la milice provisoirement réglé, il faut m’attaquer à un deuxième problème, tout aussi angoissant : l’oseille. L’argent pour moi se résume à un code et une carte en plastique. Toi je ne sais pas, mais quand je tape 334238 dans n’importe quelle machine, elle me donne de l’argent. Je ne veux pas savoir le pourquoi du comment, mais ça marche très bien. 334238 c’est mon code secret, et je l’ai bien en tête. Le problème c’est le morceau de plastique que je n’ai pas bien en main, il est dans le portefeuille lui-même dans la sacoche, on n’y revient pas.


Tu ne devineras jamais qui me sort de ce pétrin. Mon fils. Qui, lui, a une carte, un code, des sous, les miens en l’occurrence. J’ai pris d’un coup 30 ans. Me voyant dans un fauteuil roulant, bafouillant et tremblotant : Allez papa on avance, nan, ils n’ont pas Le Monde Diplomatique, je suis d’accord, c’est incroyable. Oui, je leur écrirai. Ils ont Libération, tu lisais pas Libération ? Des gougnafiers ? Non ils n’ont pas non plus le New-York Times, j’écrirai aussi, mais là, franchement, ça commence à bien faire. Il est où l’ipad qu’on t’a offert ? Tu sais plus ? Tu crois que tu l’as oublié ? Nan, tu crois pas que tu l’as oublié, tu sais très bien que tu l’as perdu, comme cette putain de sacoche. Ma rêvasserie me ramène au présent, temps lourd de menaces indistinctes, qui pourraient déboucher sur un futur truffé de très gros problèmes.


La situation se présente néanmoins sous un jour très acceptable : J’ai une pièce d’identité, et nous partageons, mes enfants et moi, un pécule de 231.25$. Si on compare à l’Erythréen moyen, on peut parler d’une certaine aisance. Aisance qui pourrait se voir menacée si nos voleurs utilisaient ma carte et vidait mon compte. Il faut faire opposition, il faut appeler Bank of America, allo ? Bank of America, allo ? Mon fils me tapote le bras, embarrassé, et me rappelle que pour téléphoner il faut un téléphone.

Alors. Tu te fous pas de ton père. S’il te plait.

Mon portable n’est pas dans la sacoche, il est sur moi, un pas en avant. Sa batterie est à plat, un pas en arrière. J’ai un chargeur américain un deuxième pas en arrière, muni d’un adaptateur français, un pas en avant, qui ne recharge rien du tout, un pas en arrière, mon fils achète un chargeur français, un pas en avant, le téléphone se recharge un bond en avant, je peux appeler, j’ai le tournis.


Jour 2. Paris. « Chez Agnès »

Je me réveille sur un gigantesque tapis de jeux, où les pions sont grands comme des roues de tracteurs, les dés comme des meules de foins, le lapin d’Alice déambule avec sa montre immense, mais que met Agnès dans son café ?


Dans la famille « Ausweis », je demande le passeport. Je pioche, si je veux, et je fais double six. Me voilà à la préfecture de police de Paris, je perds mon tour sur la case « la préposée est prête à partir, il est 3h45, elle a déjà son manteau sur le dos ». Je saute par-dessus la Seine, et me voilà à la préfecture de Paris, une autre, où je perds encore sottement un tour sur la case « on ferme à 16h le vendredi ». Obstiné comme une guêpe qui se heurte à la vitre de la fenêtre alors que la porte est ouverte, je me présente le lendemain, un samedi, même endroit, même soucis. Les bureaux ferment dans une heure, va falloir jouer serré. Je souffle sur les dés, jamais compris cette habitude imbécile, et me voilà sur la case du fameux ticket 11F. Pas mal. Tu me regardes avec de grands yeux, visiblement tu ne fréquentes pas souvent la préfecture de police de Paris. Le ticket 11F ne peut être obtenu qu’après d’âpres négociations au guichet des guichets. L’obtention du ticket 11F, ma pauvre fille, ça te dépasse complétement, est un évènement capital, un tournant, dans cette histoire qui ressemble, je te l’accorde, à la montée du Tourmalet.


- Bonjour Madame, j’ai perdu. Non. J’oublie tout le temps : On m’a volé, ma sacoche, oui, avec un intérieur orange. Un orange qui répond miraculeusement bien au bleu nuit de l’ext…

- Pièce d’identité, s’il vous plait.

- Justement, j’y viens. Il se trouve que ce sac, sacoche, cabas, cartable, havresac…

- Pièce d’identité, monsieur, s’il vous plait.

- J’aitoutperdupasseportpermisdeconduirecartebancairecarteorangejesuisnu jaifroidaideeezmoi mitraillais-je, tirant de ma poche le feuillet jaune et froissé de Jean-Pierre Bacri.


La préposée, dont le sein gauche, c’est étonnant, n’est affublé d’aucun prénom rassurant, regarde le papier jaune. Il me semble percevoir un ronronnement, comme un ordinateur qui vrombit avant d’ouvrir un fichier. Ca travaille dur là-haut et un imperceptible tic du sourcil gauche, précède le message d’erreur :

- Gérard ! Gérard, merde ! Bon. Y l’a pas d’identification. Y l’est américain. Y veut un passeport français pour rentrer chez lui, à Boston. J’y comprends rien.

- « Y » est français tentais-je, en m’interposant maladroitement. Peine perdue, ils parlent de moi comme d’un cheval à l’abattoir dont deux maquignons discuteraient le prix.

- Y prend un ticket, c’est le guichet F.

Je crois qu’il m’adresse la parole. Je fais la queue pour retirer le ticket, le 11, impair, rouge, et manque. On est samedi, il est 11h40. J’ai 20 minutes avant de revenir à la case départ, lundi-ah-non-on-est-fermé-lundi, mardi, quai Jules Guevres, à 10h. L’affichage électronique clignote que le patient numéro 9 est en train de subir des soins intensifs, attentifs, mais douloureux aussi. Je m’assois sur la banquette en skaï, sur laquelle une mouche anémique baise sans enthousiasme un reste de biscuit.

- 11F !

- C’est moi !

Mon identité sera passée durant cette semaine éprouvante par des déclinaisons improbables.

- Ancien passeport, permis de conduire, certificat de naissance, photos d’identité, 86 euros de timbres fiscaux, m’assomme la préposée.

J’ai passé la nuit sur le site de la préfecture de Paris, j’ai les photos, 86 euros en petites coupures et ma feuille jaunasse, certainement un début encourageant, mais franchement, j’y crois pas trop.

- Martine ! Martine, merde ! Y l’a pas d’identification ! Il a pas d’identification, alors, moi, je fais quoi ? Le dernier morceau d'ongle sur son pouce gauche ne résiste pas.

Martine se penche sur l’ordinateur, et sur le problème. Avec des doigts qui n’en finissent pas d’être fin, elle cliquette, ici, là, tapa-tap-tapa-tap, une fossette délicate qui se creuse, Martine est parisienne. Tellement. Elle relève la tête, et me liquéfie d’un regard vert émeraude.

- Nous vous remercions de votre patience, Docteur Normant, votre passeport sera prêt la semaine prochaine, susurre-t-elle.

Je ressors en loques, mes nerfs ne forment plus qu’une petite boule chiffonnée au fond d’un grand hangar vide. Dehors, la vie, la ville, me secouent. Il est 12h02, un de ces matins de juin ensoleillés que seul Paris sait inventer. Sur le seuil de la préfecture, j’ai 25 ans, je lui tiens la main, je suis amoureux d’elle dans cette ville, ou bien de cette ville avec elle, je ne sais. La promesse tamponnée d’un futur passeport est déjà chiffonnée, mais remise en lieu sûr, et mes jambes flageolent jusqu’au plus proche café.

- Un truc fort, s’il vous plait.


Et si on allait à l’ambassade des Etats-Unis, pour les cartes vertes ?

Je n’ai pas le temps de t’embrasser, je suis déjà plongé dans le tome 2 de ces aventures abracadabrentesques que j’aurais tellement aimé avoir inventées sans les avoir vécues. Je crois que suis sur une mauvaise pente : mes problèmes ne tiennent même plus dans une chronique.



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