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L'ESCALE - Nouvelle

Jour 1

Île de Giens. Un voilier en mouillage dans la baie, tangue au gré du ressac intrépide. Accoudée au bastingage, la silhouette élancée d'une femme attire mon attention. Je m'empare de mes jumelles.


LUX. Trois lettres dont la peinture bleue est écaillée par endroits, se détachent sur le fond blanc de la coque. Depuis le temps que je vis seul sur cette île, c'est la première fois que je suis surpris par un voilier, dans ce coin oublié des marins et des plaisanciers. Zoom sur la femme. Longue chevelure couleur de feu. Visage tanné par le soleil. Jambes fuselées, dorées par l’air marin. Sa présence m'intrigue. J'hésite sur la démarche à suivre. Me diriger vers le ponton et plonger, comme à l'accoutumée ? L'aborder en arrivant au ponton et échanger quelques formules de politesse pour la forme ? Le souci, c'est que depuis près de dix ans, je suis rouillé. Pas doué pour les conversations. Je ne sais plus comment on parle aux autres. Et aux femmes. Et encore moins à une inconnue surgie là où elle n'est pas attendue ! Mouvement du côté du voilier. Arrimé à mes jumelles, je la vois qui se déleste de son short. Un triangle minuscule que ce bikini qui ne cache pas grand-chose. Puis le tee-shirt rouge, dont elle se débarrasse en un tour de main et qu'elle envoie valser.

Seins nus. Aussi dorés que l'ensemble de son corps. C'est une belle femme. Qui attire mon regard focalisé sur elle. Rivé à elle. Mes sens sont en feu. Sensations que j'avais oubliées, au fil des années.

Plouf ! Elle vient de plonger. Souplesse du mouvement....

Je repose mes jumelles et me morigène. Assez ! Le voyeurisme, ce n'est pas dans tes habitudes. Reprends-toi, Joey ! Mes eaux sont occupées par une créature incendiaire qui risque de me brûler, si je m'y frotte.

Je rebrousse chemin, réintègre mon cabanon. Des rangements, plutôt que la plongée. Je m'y attelle en compagnie de Cabrel qui emplit de sa voix mon logis d'homme solitaire.

"Et puis te voilà bout de femme

Soufflée d'une sarbacane"


Décidément ! Voilà que Cabrel à son tour s'y met, lui aussi.

Pause-cigarette. Une pause qui s'impose. Bruit de pas qui se rapprochent. Je tends l'oreille. On vient dans ma direction. Je regarde du côté de la petite allée. Et je la vois qui apparaît dans mon champ de vision, boule de feu enrobée d'un paréo bleu turquoise. Je frissonne. Elle s'avance vers moi. Souplesse et indolence, pour elle. Sensation de vertige pour moi. Dans les airs, un rouge-gorge se plaît à chantonner. Et puis la voix. Soudaine. Rauque. Aux intonations mélodieuses. Un soupçon d'accent italien.


-Bonjour ! Excusez-moi de vous déranger... J'ai besoin d'aide.

-Bonjour. Comment puis-je vous aider ?

- J'ai accosté par ici dans la nuit. Je n'ai plus de carburant. Impossible d'aller plus loin.

- Vous avez bien fait. Le port le plus proche est à environ trois heures d'ici. Sans carburant...

-Trois heures...? Vous...pouvez m'y emmener ? J'ai des bidons.

-Euh... Oui. C'est juste que je n'avais pas prévu d'y aller aujourd'hui. Mais demain.

-Demain ? Je peux attendre jusqu'à demain. Même si...

-Même si ?

-Non, rien d'important.

-Je vous propose un café ?

- Oui, merci. Je ne veux pas vous déranger...

Je suis Maria, m'annonce-t-elle aussitôt que je reviens. Ce à quoi je m'entends lui répondre, Joey.


Un silence gênant s'installe entre nous.

Deux étrangers. Un homme et une femme qui partagent un café.

Que dit-on à quelqu'un qui nous est inconnu ? Je n'ai jamais été un grand bavard, en plus.

Mais, face à Maria l'inconnue, je suis curieux. Et je me lance ; la bombarde de questions. Curieusement, elle me répond sans détours. Moi, l'inconnu, devenu par hasard, le réceptacle de sa parole et de ses secrets les plus intimes. Sans doute est-ce plus facile de se confier à un parfait inconnu. Dès lors que l'on sait que l'on ne le reverra pas. Ceci explique sans doute l'aisance avec laquelle Maria me parle. Et je l'écoute me narrer des fragments de sa vie. Sa rencontre avec l'Autre, dont elle ne prononcera pas le nom. L'Autre qui était supposé être l'homme de sa vie. Avec qui elle a construit sa vie à Gênes. Cet Autre qui l'a entraînée dans un rapport de forces ; forces inégales. La violence virulente et vénale de l'Autre, partie intégrante de sa personne, telle qu'elle s'est dévoilée, peu de temps après leur vie commune. Violence verbale. Violence physique. Au détriment de l'amour. Maria me parle de l'Autre, des blessures qu'il lui a infligées. Blessures encore vivaces, au moment même où elle les exprime.


Et puis son projet de fuite, de s'échapper. Planifié en silence. Échapper au calvaire. Se donner une chance d'arrêter l'hémorragie, de donner la chance aux plaies de cicatriser. Et puis la détermination farouche à mettre son projet à exécution. Sous peine de finir exécutée, sous le joug des coups et des meurtrissures. Maria parle. Je serre les poings, révulsé.

Maria s'est donc échappée. Elle a largué les voiles. Destination ? Loin . Mettre le plus de distance entre l'Autre et elle, qu'il ne la retrouve pas par la suite. Ni plus tard ni jamais. Quant au "maintenant", ce "maintenant" est le temps d'une escale. Momentanée et temporaire. Temps furtif de l'escale. En attendant de voguer sur d'autres eaux. Les eaux, comme une issue de secours ouverte sur le Large. Et le sel, qui cicatrise les plaies. Toutes les plaies. J’imagine déjà Maria filant, toutes voiles gonflées, avide de liberté, croquant à l'envi dans les "fruits salins mûris par les soleils de mer». Et l'envie de la croquer, elle, ce fruit salin, le temps d'une escale.

Pourtant, je refoule cette envie. Et je me concentre sur sa fuite, sur cette issue de secours dans laquelle elle a réussi à s'engouffrer, l'échappant belle.

-Maria, si vous voulez reprendre la mer aujourd'hui, je peux aller vous chercher du carburant... des vivres aussi, si vous me dressez une liste.

-Cela peut attendre demain. Un peu de repos sur la terre ferme ne me fera pas de mal. Sept nuits que je n'ai pas dormi, navigant sans m'arrêter. Ici, l'Autre ne me trouvera pas. Pas dans cette anse. Vous ne le pensez pas ?

-En presque dix ans, je n'ai eu aucune visite, par ici.

-Un antre sûr. C'est bien ce que je pensais. Un lieu de retraite idéal.

Dix ans, vous dites ?

-Oui. Plus ou moins. J'irai tout de même vous chercher du carburant tout à l'heure.

Silence, de sa part. Maria ne se montre pas curieuse à mon égard. Nulle question. Nulle volonté de sa part de savoir pourquoi j'ai fini par échouer ici ? Ou nulle envie ? Signe d'indifférence ? Quelle importance, après tout ? Pour elle, je ne suis qu'un point de chute, le temps d'une escale. Sur la route d'un long itinéraire vers la liberté.


Jour 2

Réveil dans la solitude totale. Le ciel a viré au gris, dehors.

Celle qui a partagé mon lit, et ma nuit, le temps d'une escale, a déserté les lieux où nous nous sommes trouvés, retrouvés, poussés par des élans charnels. Naturels. Deux nomades réunis. Par des pulsions primaires.

Le vent balaie la chambre. Les membres encore engourdis, j'éprouve un pincement au cœur. Entre les draps froissés par nos ébats, son paréo. Oublié. Ou laissé. En souvenir, peut-être. De ce moment où, de retour du port, elle m’attendait, dans mon cabanon. Nue dans mon lit. Le paréo à ses pieds.

Maria. Ma rencontre d'un jour et d'une nuit s'en est allée valser vers d'autres horizons, d'autres escales. Les nomades sont ainsi. L'incapacité de rester en place est rivée à leurs chevilles. Je sors du lit, un peu à contrecœur. Un coup d'œil vers l'extérieur.

Devant le ponton, seul mon bateau tangue, doucement. À l'emplacement du LUX, il y a le vide. À l'horizon, rien que la mer. Et le ciel gris. Sur le lit, un paréo bleu turquoise. Oublié. Retour au lit dans "la chambre avec balcon sans volets sur la mer..." Peut-être



N.B. Nouvelle en lice pour le prix du texte court.


Découvrez le roman de Mona Azzam disponible aux USA: "Nous nous sommes tant aimés"

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