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LA LUCIOLE

L'auteure française nous offre une très jolie histoire, en lice pour le prix du texte court.


Une flamme incandescente. Une mèche rebelle qui tremblote dans la cire transparente, chaude, translucide. Une femme, perdue dans la contemplation de cette flamme. Je l’ai souvent aperçu, au gré de mes escapades automnales, à la tombée du jour, et qui me mènent toujours en ce bord de mer de cette bourgade méditerranéenne. Retirée derrière une large baie vitrée, elle se tient, semi-allongée, dans un vieux siège de cuir, silhouette noyée dans un halo de lumière tamisée. Lumière chaude que propage la lueur d’une bougie. Je me plais, à chaque fois, à me perdre dans ce qui pourrait être sa vie. Des images que j’invente comme en un besoin de l’ancrer dans les détours d’un scénario où elle tiendrait le rôle principal. Je la nomme Luciole. C’est inouï, cette nécessité que l’on éprouve sans cesse à nommer les êtres. Comme si en les nommant, on leur donne vie. Nommer, donner vie, n’est-ce pas après tout ce où j’excelle le plus ? Romancier, amoureux des mots, je ne puise mon bonheur d’individu qu’à travers tous ces écrits, lieux de genèse de tant d’êtres. Et qui finissent par exister, désertant le fictif, s’égosillant dans le réel, tels de véritables êtres de chair et de sang. Et donc, Luciole. Mon inconnue. Si connue aussi. Qui a certainement déjà vécu mille vies, vu son âge avancé. Luciole. Sa chevelure blanchie par les ans, relevée en un chignon aléatoire. Sa robe vert bouteille. Le foulard gris clair, que je devine en soie, noué autour de son cou, que je devine frêle. La multitude des livres entassés çà et là, dans chaque coin de la pièce où elle est, comme retirée du monde. Cette vision que j’ai d’elle m’accompagne tous les jours de ma vie, comme un rempart, face à la platitude de l’existence. Les vies de Luciole. Un feu follet de vies. Une gerbe lumineuse. Un bouquet de flammes roussies au goût caramélisé. À moi, il suffirait d’une vie. Il suffirait que, sous les feux du couchant qui pourlèchent sa silhouette surannée et la nimbent d’ors éphémères, je lui invente une vie. Une seule. À quoi songe-t-elle, dans la douceur du soir, ma Luciole ? À cet homme, jadis aimé en silence et dans le plus grand secret ? Cet homme que j’imagine parti avant elle, vers un ailleurs d’où l’on ne revient pas, et dont elle a gardé soigneusement, comme une relique, la réminiscence des caresses de cette passion magistrale ? Cet homme qui a su susciter en elle mille incendies et mille éclats de rire ? Cet inconnu, je l’appellerai Vulcain. Luciole songe sans doute à Vulcain qui a embrasé sa vie qu’elle croyait éteinte en cette nuit lointaine de la Saint-Jean... Il a suffi d’une allumette pour que la braise tiédie en Luciole crépite de nouveau. Un crissement jaune doré pour que Luciole fonde entre ses bras. Alchimie. Or brut de la passion. Union foudroyante. Étincelante. À chacun de mes retours en ces lieux, aux horloges rutilantes des étés indiens, je reprends le même chemin inchangé depuis des lustres, excité comme un enfant, à l’idée de revoir ma Luciole ; de me remettre à broder le fil de sa vie sur un canevas vieillot, tel un long roman destiné à occuper toute une existence. L’œuvre de toute une vie. Ce soir, aucune dérogation à ce qui est devenu mon itinéraire rituel. À peine débarqué sur mon lieu de villégiature, à peine déposé mon balluchon de baroudeur qui contient mes carnets de gribouillage, mêlés à mes vêtements, que je m’élance, fidèle au rendez-vous annuel. Fidèle à mon rendez-vous annuel. Avec Luciole. Mes pas m’entraînent, comme à l’accoutumée, vers le front de mer. D’ici peu, je la verrai, elle, mon phare oublié de tous. Sauf de moi. Le cri d’un goéland fuse dans les airs purs et iodés. On aurait dit qu’il salue mon arrivée. À moins que ce ne soit qu’un mauvais présage. Les battements de mon cœur s’affolent. Un pressentiment, insidieux. Sournois. En un an, il peut arriver tant d’imprévus... Freiné dans mon élan par ces pensées soudainement moroses, je marche, j’avance, comme à reculons. Comme si, en mon for intérieur, quelque chose m’attendait, au bout du chemin. Quelque chose qui serait loin de me réjouir ; qui mettrait fin à mon engouement ; un engouement né il y a près de cinq ans. Soudain, la villa blanche. Vue de profil. Rougeoyante sous les feux de ce soleil généreux, à l’arrière-saison. À petites enjambées, j’avance, laissant sur le sable reluisant d’une multitude de paillettes dorées, les traces de mes pas. Et soudain, la façade de la maison. Qui me fait face. Et me dépasse. Derrière la baie vitrée, le vide. L’absence. La désertion. L’abandon. Luciole n’est pas au rendez-vous. Son fauteuil en cuir est empli de rien. De personne. La bougie est éteinte. Je ne discerne aucune flamme. Elle est éteinte. Elle n’est plus. Ma luciole aussi s’est éteinte. Seule, très probablement. Dans les brumes d’un hiver glacial et humide. Ma Luciole s’en est allée rejoindre son Vulcain, au crépuscule des jours. Elle est partie. Il fait nuit. Elle a disparu. Elle a soufflé sur la flamme de la bougie, en rendant son dernier souffle. Sans un au revoir. Sans un adieu. Et je me retrouve ici, face à la baie vitrée, dépité, empêtré dans le sable, hébété, noyé dans les lueurs du couchant. Je retiens mon souffle. Pour mieux en insuffler cet écrit de feu. Et redonner vie, ici, au travers de ces lignes, à ma feue Luciole. Lettres de feu. Des lettres pour dire l’absence, le silence. Et dire et redire la passion qui embrase les cœurs. Ces cœurs qui, jadis, ont brûlé. Luciole et Vulcain. Flammes incandescentes, évanescentes. Vivifiantes. Pétrifiantes. Flamboyantes. Luciole. Une trame interrompue. Un rituel rompu. Un canevas inachevé. Faute de fils dorés. Faute d’éternité. Ma Luciole... Je rebrousse chemin. La marche se fait en sens inverse. Et se referme sur ce qui n’est plus que souvenir, désormais. Je m’éloigne, petit à petit. Je ne reviendrai pas, ici. Là où elle n’est plus. Que m’aura-t-il manqué ? Le son de sa voix. Et de son rire. Et le feu de son regard.


En compétition pour le prix du texte court

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