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La passion (du) Liban - Belinda Ibrahim

Ce texte poignant a été écrit en 2019 dans l'Orient-Le-Jour et republié cette semaine .

Il est malheureusement toujours d'actualité.

Pays invivable ! Ekht hal balad ! On t’insulte, on t’en veut, on te crache dessus ! Pays qui déchaîne des passions. Pays qui vit sa passion. Crucifié. Flagellé. 3achourisé. Stigmatisé. Maudit, tu l’es, c’est certain. Par tes fils en premier, ceux qui n’ont pas su te mériter. Pauvre morceau de terre qui s’accroche encore désespérément au premier radeau tendu de peur d’être englouti par les flots qui le menacent, pour être aspiré par les profondeurs abyssales vers lesquelles te poussent ceux-là mêmes que l’on appelle les « Libanais ». Un peuple égoïste, nombriliste, ingrat, égotique, narcissique, mégalomane, raciste, pervers. Tes fils te renient. Ils te tuent tous les jours un peu plus. Te défigurent, te salissent, t’empoisonnent, te charcutent, t’asphyxient, te poubellisent. Oui, ils ont même réussi à t’inventer des qualificatifs nouveaux, soigneusement pétris de leur haine d’eux-mêmes qui les a transformés en monstres, pour te les servir en guise de reconnaissance envers tout ce que tu leur as offert.

Toi si vert, si noble, si altier, si touffu en cèdres millénaires, si généreux, si gorgé de soleil, bordé de l’or de ta bleue Méditerranée aux eaux jadis aussi limpides que le cristal. Un diamant aux mille facettes. Étincelant, suscitant tant de convoitises et de jalousies ! On t’a tout retiré, jusqu’à t’arracher le cœur, te transformer en monstre, en boule puante, en une décharge de 10 452 km2 à ciel ouvert. On t’a dépecé jusqu’aux os. Il ne te reste même plus un lambeau de peau. Vampirisé. Sucé jusqu’à la dernière goutte de ton sang. Massacre à la tronçonneuse. Le vrombissement des pelleteuses qui arrachent tes arbres et défigurent tes montagnes en les scarifiant sans pitié est devenu un bruit de fond quotidien. On te bétonne. On t’enferme dans une sépulture de ciment.


Qui sont les coupables de ces crimes ? Tes fils, oui, ces quatre millions de parricides aidés par les deux à trois millions de réfugiés, ces fils adoptifs qui cherchaient à s’abriter sur ta terre qui ployait déjà sous le poids des tiens. Les tiens se sont entretués durant de longues douloureuses années, asséchant ton sol en l’arrosant de leur sang, empoisonné par la haine, noir comme le bitume. Le vert a laissé place au roussi. Politique de la terre brûlée. Leur rage de tuer est venue à bout de ta grande famille composée de dix-huit communautés. Pas une d’entre elles qui ne se soit montrée exemplaire ! Pour calmer le jeu, pour raccommoder le « je » qui partait en vrilles. Les tiens ? Des damnés. Tous. Sans exception. Et toi, le père aimant, tu as fait de tout pour tenter de les contenir, de les réconcilier, de panser leurs blessures physiques et psychiques. Mais tu as fini par démissionner. Une vraie mutinerie s’était réveillée à bord de ton arche pour ne plus jamais s’apaiser. Ils étaient tous unis contre toi, tous d’accord pour t’achever, pour te retirer ton autorité, pour te souiller, jusqu’à ce que tu deviennes toi-même, en effet miroir, orphelin des tiens. De ceux que tu as bercés amoureusement en ton sein ; un sein fermé comme une huître qui cachait ses perles. Mais non, l’accouchement t’a été fatal.

Tu avais enfanté, à ton insu, de monstres qui se sont clonés à une vitesse vertigineuse, échappant à tes vaines tentatives de les rappeler à l’ordre. Ils ont saccagé leur patrie. Au nom de leurs pairs, faisant fi du père. Et toi, pauvre petit pays, tu t’es retrouvé seul, isolé, abandonné de tous, à vivre ta longue agonie, sans aucune main tendue ne serait-ce que pour abréger ton calvaire et t’achever. On raconte partout, non sans fierté, que Beyrouth a été sept fois détruite et sept fois reconstruite. Que le Phénix que tu es est doté du magique pouvoir de renaître de ses cendres. Alors, tu sais ce qu’il te reste à faire !

C’est toi qui es le capitaine du navire, même si sa coque poreuse prend l’eau de toutes parts. Il est temps que tu retournes la situation à ton avantage. Et, avec le peu de courage qu’il te reste, mon pays passion, fais table rase de tout, absolument tout ce qui vit, inspire et expire sur ton sol, pour renaître une huitième (et dernière) fois et être enfin sacré comme étant la huitième merveille du monde ! Parce que ce statut est le seul, l’unique, qui t’échoit...


Belinda Ibrahim

Journaliste. Auteure. Éditrice. Cheffe du service culturel à Ici Beyrouth


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