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LA RÉALITÉ EST UNE CONSTRUCTION HUMAINE

Dernière mise à jour : janv. 20

Quelques réflexion du livre de Ronald Cicurel à paraitre en 2021 "Brain-centric, comment l'espace mental construit nos réalités"




MATIÈRES





1 De nouvelles Lumières 5

2 Au-delà de la logique 9

3 Intégrés dans l’Univers 15

4 Espace mental et perception 20

5 Langage et vérité 27

6 Existence physique ou mentale 33


Les hypothèses les plus dangereuses sont celles que nous faisons sans le savoir.

Henri Poincaré



Dans les années 1980 le neuroscientifique Benjamin Libet a montré qu’il était possible de prévoir quel choix ferait un sujet 300 millisecondes avant que le sujet ne prenne consciemment sa décision en « lisant » des signaux directement du cerveau au moyen d’électrodes. Le processus de volition est donc initié inconsciemment remettant en cause la notion de libre arbitre et de choix volontaire conscient. La conscience ne serait alors qu’une illusion qui intervient après coup. L’expérience fit grand bruit et fut reproduit un grand nombre de fois depuis. Au moment de la perception consciente et avant l’acte moteur correspondant au choix, un délai de 100 millisecondes peut être observé. Pendant ce bref instant, la conscience peut intervenir et modifier la réaction inconsciente spontanée. Ce délai de 100 millisecondes est ce qui a permis le développement de la civilisation humaine. Nous disposons de 100 millisecondes pour penser plutôt que de simplement réagir. Une série de facteurs autres que la biologie s’est alors mise à influer sur notre évolution, nous confrontant dès lors aux plus grands des mystères : la conscience et la liberté de choix.

***




1 De nouvelles Lumières



Je suis né au Caire d’une famille juive séfarade, mais ne pratique activement aucune religion. Avec les années cependant, je perçois en moi de plus en plus l’influence de mes racines méditerranéennes, elles imprègnent certainement ce texte.


La question de l’existence des Dieux doit, à mon sens, être complètement distinguée de notre intérêt pour les récits, les arts et les traditions religieuses qui sont essentiels pour comprendre l’évolution de la pensée et de l’âme humaine. Notre progression vers la rationalité et les technologies devrait nous inciter d’autant plus à cultiver et étudier nos traditions en tant que discipline salutaire et équilibrante pour l’esprit. Les traditions donnent des points de repère, elles nous situent dans un temps qui dépasse l’immédiateté du quotidien. Elles renforcent les cohésions sociales et nous relient en profondeur à notre âme collective. Il est illusoire de penser que notre vie est strictement la nôtre ; à travers nous vivent des foules d’histoires biologiques et des faisceaux d’histoires culturelles. Ces histoires transcendent complètement le champ de notre conscience du moment et nous rattachent à un passé que nous n’avons pas consciemment connu. Biologiques ou culturelles, les deux modèlent nos comportements et moulent nos pensées faisant finalement de nous ce que nous sommes.

Le monde change, l’homme devient de plus en plus dépendant de ses propres technologies, il crée et s’adapte à ses propres créations courant le risque de se perdre dans une boucle autoréférente.

Des mouvements, tels que le transhumanisme, avec leurs prophètes imprégnés d’une culture digitalisée où l’ordinateur joue le rôle central, nous présentent un avenir robotisé et mécanique. Le cerveau se greffe de chips et se « download » dans la machine, la pensée et les sentiments sont des algorithmes, l’intelligence de la machine croît exponentiellement et prend le pas sur l’homme. Déjà, la machine n’est plus considérée comme un outil à notre service, bientôt, disent-ils, elle sera consciente, fera ses choix et décidera d’elle-même le bien et le mal. Nous devons nous adapter à elle pour finalement lui céder la place.

Aujourd’hui, la question n’est plus « qu’est-il possible de construire », mais doit plutôt devenir « qu’est-il souhaitable de développer ». De questions de nature technique, nous devons évoluer vers des questions éthiques. Mais répondre à ce genre de questions s’avère bien plus complexe, car elles nécessitent une connaissance vécue en profondeur de notre âme humaine et donc de notre histoire, de nos arts et de notre diversité. Elles impliquent une compréhension de notre relation avec la nature, une vision sur un temps long et une image de ce que nous devrions devenir. Ces éléments ne sauraient s’acquérir sous la pression dominante de la rentabilité économique à court terme. En médecine, dans l’éducation, en biotechnologie par exemple il apparait clairement que de purs critères économiques peuvent être socialement catastrophiques.

« Que signifie réussir, disait Krishnamurti, lorsque l’on vit dans une société malade ? »

Nous sommes à un tournant qui nécessite d’imaginer des « valeurs » que le compte de pertes et profits ne peut pas cerner. Nous allons devoir imaginer une société qui ne nous oblige pas à fermer les yeux sur les injustices et nous ouvre au monde tout en préservant les diversités. Une société soucieuse des conséquences de ses choix sur l’individu et sur notre environnement. Nous allons devoir progressivement abandonner certaines de nos manières de faire et de penser. Comment trouverons-nous les justes équilibres dans ces amas de contraintes contradictoires ? Comment concilier les tensions entre le court et le long terme, entre l’individuel et le collectif ? Comment adapter des traditions et des coutumes millénaires si diverses à une existence commune ? Comment enrichir la connaissance en conservant l’équilibre et la diversité de notre planète ? Notre cerveau, la liberté de penser que nous offrent les 100 millisecondes de Libet est notre seul espoir et notre seul outil. Et l’éducation est notre moyen d’apprendre à les utiliser.

Si le télescope et le microscope ont été à la source du siècle des Lumières, espérons que les entendements et les ouvertures que nous permettent nos dernières découvertes initieront à leur tour ce type de réflexion. Elle est nécessaire et urgente. Maintenant.

Pour que les nouvelles technologies puissent nous conduire à de nouvelles Lumières, nous devrons réussir à surmonter les centralisations d’information et de pouvoirs favorisés par le système économique et maintenant renforcés par la digitalisation. Les pièges à éviter son nombreux. Optimiser des systèmes complexes comme des sociétés humaines est un défi continu qui souvent s’oppose à l’optimisation des parties agentes du système.

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2 Au-delà de la logique



L’âge me permet un certain détachement. J’ai cherché, ces dernières années, abasourdi par le monde que je voyais autour de moi, à dégager ma propre compréhension. Trouver des descriptions que je sentirai plus sincères, plus profondes ou plus « vraies ». Jeune étudiant, je m’étais fait la réflexion que les mathématiques devaient être une sorte de « projection » du cerveau humain. Il y a 15 ans les « hasards » de la vie ont fait que j’ai pu sérieusement m’atteler à étudier les neurosciences. Mon amitié avec un grand neuroscientifique brésilien allait changer mes perspectives.


Les questions, plus que les réponses, stimulent la pensée. Les bonnes réponses sont souvent celles qui engendrent encore plus de questions. Je me méfie des réponses qui ferment les portes de futures réflexions par leur caractère définitif ou par leur arrogance. Peu d’entre nous réalisent, par exemple, combien la digitalisation à outrance est une catastrophe pour l’homme. Pour la plupart nous sommes encore éblouis par ses potentialités et fermons les yeux sur le revers de la médaille.

Le cerveau est essentiellement analogique et la pensée humaine transcende la seule logique, elle ne se nourrit pas seulement de data et de mesures, mais s’enracine dans nos émotions pour dépasser le mesurable et attiser notre créativité. Si l’ordinateur digital ne se nourrit que de chiffres, qu’il manipule bien mieux que nous, il ne sait par contre pas ce qu’est un chiffre. Contrairement à nous, il ne comprend pas, c’est une machine, il calcule. Il applique des algorithmes, il ne crée rien. Il propose un résultat futur en fonction de données passées. Il ne sait pas poser de bonnes questions, il ne fait que suivre des règles et donne des résultats. Comparer l’intelligence humaine à celle d’un ordinateur est tout simplement ridicule[1]. Aussi ridicule que de comparer un homme à une voiture. Un mécanisme et un organisme sont fondamentalement différents. Un célèbre guru de l’intelligence artificielle répondit à une vieille dame qui affirmait qu’on ne pouvait programmer un sentiment : « Madame, donnez-moi une définition précise de votre sentiment et je vous le programme. »[2]


Notre capacité à connaître est limitée, il est pour moi déjà miraculeux que nous puissions savoir « quelque chose ». Notre mémoire est analogique, contextuelle, fugitive et imprécise, à l’opposé même de la « mémoire » digitale de l’ordinateur. Notre cerveau ne s’est pas développé pour cerner le « vrai », ce qui est, ni pour être « réaliste », mais plutôt pour contribuer à notre survie dans le contexte où homo sapiens a vécu l’essentiel de son existence. Il privilégie les interprétations des signaux sensoriels qui impliquent un risque. Ainsi l’homme primitif, voyant une branche qui dépasse dans les hautes herbes, l’interprètera comme « une queue de lion » et fuira. La sélection naturelle s’est chargée d’éliminer ceux d’entre eux qui ont pris le temps de réfléchir et d’interpréter « correctement ». Aujourd’hui encore les émotions ancestrales interfèrent dans la perception et occultent les 100 millisecondes qui ouvrent la voie à la pensée. L’intérêt personnel immédiat l’emporte bien souvent sur une réflexion plus globale et la vérité se noie dans les esprits prêts aux interprétations. Penser est difficile, trop souvent nous nous reposons sur les modèles prêts à l’emploi.

Une fois qu’une idée, une « connaissance » habite notre cerveau, nous tendons à voir la » réalité » au travers d’elle. Un « savoir » peut nous fermer des portes, nous empêchant de percevoir et de réfléchir dans d’autres directions. Ce que nous savons peut nous emprisonner dans une sorte de tunnel où nous n’apprenons plus que des choses qui se perçoivent dans ce tunnel et négligeons ce qui ne cadre pas avec ce que nous savons déjà. La connaissance se construit ainsi comme une pyramide inversée reposant sur sa pointe, un nouvel étage ne peut comprendre que des pièces qui se raccordent avec l’étage précédent. En général, moins on a de connaissances, plus on se raccroche à des certitudes. Nous oublions que les certitudes d’une époque feront sourire des époques futures.

Ce tunnel contraignant est le paradoxe de l’éducation ! Trop savoir peut fermer l’esprit à des savoirs de nature différente. Éviter ce paradoxe n’est possible qu’en enseignant le doute, l’esprit critique, la remise en cause permanente et surtout le contexte historique et humain. À défaut, l’éducation qui a déjà mécanisé les comportements finirait par parachever la mécanisation totale des cerveaux. Triomphe final de l’algorithme sur la créativité.

Si l’important est d’arriver, mieux vaut suivre une route toute tracée, mais si l’important est de créer, d’innover ou d’apprendre, il est préférable de savoir sortir des sentiers battus. En restant sur le tronc, il n’y a rien à découvrir, l’inconnu se trouve sur les branches les plus fragiles. L’éducation doit alors composer : nous enseigner les algorithmes existants, mais nous encourager à ne pas toujours les suivre en recherchant ses propres solutions.

Pythagore, s’ił est resté célèbre pour son théorème, enseignait dans son école deux aspects complémentaires du développement humain. D’une part, le « savoir », tel que nous le considérons : les nombres, les données, la technique. Mais aussi, et essentiellement, son enseignement portait sur l’être, qu’il considérait comme nécessaire pour savoir utiliser le savoir positivement. Ses étudiants passaient des mois à méditer sur chaque nombre. L’idée que nous nous développons sur deux lignes parallèles :



le savoir et l’être, a été reprise au cours de notre histoire par de nombreux penseurs. Le savoir est le produit du passé humain, il est essentiellement fait d’algorithmes et de données mesurables. Mais pour faire sien un savoir, il faut en parallèle travailler sur l’être qui permet de l’intégrer en profondeur et non seulement de le mémoriser.

Développer le savoir, sans développer l’être, risque de conduire l’individu au déséquilibre personnel et la société à la poursuite de technologies destructrices et non maitrisées. Développer l’être sans s’occuper d’acquérir du savoir mène l’individu à des aspirations vaines et une incapacité d’agir.

Les dispositions de l’être sont non algorithmiques, elles vont au-delà des mots qui les expriment. Parmi ces qualités de l’être, le doute, l’humilité, la gratitude et la quête de vérité sont des dispositions de l’esprit essentielles. Être constamment conscient de notre place dans l’univers, s’émerveiller à chaque instant du miracle de notre existence et de notre conscience de ce miracle, s’émerveiller de l’inattendu sont des attributs au cœur même de ce que signifie être humain. Rester humblement conscients de notre ignorance, animée par la quête du beau et du vrai, ne lâchant jamais la main bienveillante de l’humour. Manquant de ressentir ces émotions chaque seconde, nous échappons à l’aspect le plus primordial de notre humanité. Nous nous mécanisons, risquons de nous axer uniquement sur le mesurable et provoquer blessures et catastrophes.

Particulièrement aujourd’hui, il convient de distinguer le monde du spectacle du monde de la substance. Le spectacle, largement favorisé par nos structures économiques, cherche à nous distraire, il nous empêche de penser, il est fait de slogan, de raccourcis, d’effets d’annonce, de facilités et de jeux de lumière. Être vu et connu y est important, peu importe la substance. Le monde de la substance est, je le crois, celui que, au fond, nous recherchons tous ; même s’il est plus contraignant, lui seul assurera finalement notre survie.

Cela me terrifie de constater que le monde du spectacle, du paraître, du faire croire s’est infiltré dans les moindres recoins de l’activité humaine. Jusque même au cœur des sciences. Réussir implique le spectacle, semble-t-on nous enseigner et le spectacle implique de renoncer à l’être.

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3 Intégrés dans l’Univers



J’aime me promener dans la nature. Que ce soit la forêt, le désert ou la montagne, j’ai besoin de voir, de sentir, de toucher. J’ai besoin d’observer les étoiles, de faire partie de tout cela, de savoir que c’est mon monde, celui qui m’a créé et qui se dévoile à travers mes sens. J’aime croire qu’un jour je saurais donner un sens à cette immensité. J’ai besoin de silence et de grandes étendues qui entrainent mon esprit au loin, lui disent réveille toi, tu n’as nul besoin de vivre si petit. Tu fais partie de ces milliers de générations de femmes et d’hommes qui ont poursuivi cette quête. Non point pour recevoir une réponse, mais simplement pour que cet univers existe.


Se considérer comme isolé dans l’espace et dans le temps n’est qu’une illusion. Lorsque nous expliquons après coup rationnellement nos actes et nos pensées, nous ne faisons généralement que contribuer à construire une image incomplète, fragmentée, reconstituée et tronquée de sa profondeur originelle. Une image mécanisée, assemblée à partir d’éléments linguistiques préfabriqués. Nous passons du vécu au verbal. Le langage depuis 10 000 ans a changé notre univers. Nous vivons dans les mots. Ce sont les mots qui inspirent nos peurs et imagent nos espoirs. Les mots sont devenus nos glaives et nos boucliers et le savoir a pris le pas sur l’être. Le langage a marqué notre premier pas d’entrée dans l’ère digitale, transformant notre monde et remodelant notre cortex.

Le langage découpe en entités indépendantes ce qui n’est, là dehors, qu’un tout indivisible, il nous impose son propre découpage et ses propres individuations. C’est maintenant notre moyen réductionniste d’appréhender, de décrire et de chercher à comprendre une globalité qui nous échappe. Un arbre n’est pas la somme de racines, d’un tronc, de branches, de feuilles et de vert. La langue ne saurait décrire la nature d’une globalité par son addition de mots. Là dehors est « non verbal ». L’arbre est plus et autre que la somme de ses parties. Sa « nature » n’a pas de parties, seule sa description linguistique est ainsi construite. Un moteur est fait de parties, c’est sa nature, il peut se démonter et se r