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MENSONGES INNOCENTS - Extrait

En ce jour de Fête Nationale en Belgique, l'auteure Belge de New York - Hélène Drummond - nous offre un extrait de son dernier ouvrage "Mensonges innocents", un recueil de nouvelles qui évoque l'amour compliqué et le courage des femmes face à l'adversité. Cet extrait se déroule en Belgique, l'occasion de souhaiter un très bon 21 juillet à nos amis Belges, partout dans le monde.



— Grace, tu dors encore ?

Debout à côté du lit, rasé de près, vaporisé de patchouli, Jonathan nouait sa cravate en hâte. Un léger frémissement parcourut les draps, puis, à demi dissimulé sous l’édredon brodé de tulipes jaunes, un dos nu s’étira avec lenteur.

Le visage ensommeillé de Grace roula sur l’oreiller.

— Bonjour, mon chéri… Tu pars déjà ?

Tandis que ses doigts continuaient à s’agiter autour de son cou, il lâcha :

— Oui. Je suis en retard, la voiture m’attend dehors.

Grace aspira l’air parfumé qui s’échappait de la chemise blanche. Elle observa les joues lisses, les épaules larges, le col amidonné et fut saisie d’une irrésistible envie de se blottir contre son mari pour l’empêcher de partir. Elle se jeta hors du lit mais arriva trop tard. Satisfait de son nœud, Jonathan venait de se retourner pour enfiler sa veste.

Il attrapa son ordinateur portable, déposa un furtif baiser sur les lèvres affamées qui s’offraient à lui et lança en disparaissant :

— Ma première réunion commence dans quinze minutes !

Droite, vacillante, elle aurait voulu crier, l’implorer de rester encore un peu. Elle ne parvint qu’à balbutier :

— Tu vas être brillant, comme d’habitude… Tu seras là pour le dîner ?

Le visage crispé, elle guetta une réponse, mais n’entendit que des pas précipités dévaler l’escalier. Elle haussa la voix :

— Jonathan, tu manges ici ce soir ?

— Ça dépend de mes réunions, je te tiens au courant d’accord ?

Bien sûr que c’était d’accord. Grace ne disait jamais non. C’était tellement évident qu’elle ne répondit pas.

Lorsque la porte claqua, elle s’affaissa sur le lit. Le patchouli flottait dans la chambre, insolent, entêtant. Elle fixa les gros chiffres rouges du réveil, le plafond immaculé, la moquette velue. À travers le cadre de la fenêtre, un morceau de ciel décoloré répandait une lumière blafarde. Sur l’édredon, même le jaune des tulipes semblait délavé. Grace haïssait le matin. Lorsque Jonathan partait en la laissant seule et désœuvrée dans sa nuisette rose, que les heures s’étalaient devant elle, inhabitées, interminables, son cœur se serrait tant qu’elle aurait préféré se rendormir pour ne se réveiller que le soir, quand le jour s’éteignait et qu’il était consumé. Cette routine matinale l’exaspérait. À quoi bon se lever ? Jonathan s’évaporait en quelques minutes, pressé, happé par un emploi du temps qui s’alourdissait de jour en jour alors que le sien s’empoussiérait comme un placard vide. Les yeux brillants, elle rêvait de se faire toute petite, muette, invisible, et d’accompagner son mari pour goûter à ce quotidien qu’elle imaginait palpitant. Mais elle devait rester à quai. Rangée dans un coin de vie sombre et désert. Elle barbotait dans sa mélancolie quelques minutes, puis, assaillie de remords, repoussait ses idées noires, se répétant qu’elle était privilégiée et qu’elle n’avait pas le droit de se plaindre. Elle s’en voulait d’être triste. Jonathan, lui, n’était jamais triste. Il dévorait la vie, insatiable et conquérant. Il n’était pas du genre à perdre ses moyens. D’ailleurs il ne perdait rien du tout. Il réussissait, toujours, partout. Accrochée à son mari, englobée dans sa lumière, Grace se sentait pousser de timides ailes dans le dos. Elle avait moins peur de trébucher. Enfin, les ailes, c’était surtout avant. « Avant quoi ? », se demandait-elle souvent. Avant leur mariage ? Avant que Jonathan ne commence à voyager tant ? Avant leur déménagement en Belgique ? Elle ne savait pas où placer le curseur pour délimiter l’avant du maintenant. Recroquevillée dans un effacement amoureux et docile, elle continuait de suivre son mari en s’interdisant toute jérémiade.

Malgré ses efforts répétés pour bâillonner ses émotions, chaque matin, le rituel de la séparation faisait grossir en elle une épouvantable sensation de vide. Dans un élan qui lui sembla héroïque, elle sortit de son lit, nue sous la fine couche de satin rose, et ouvrit la fenêtre pour attraper un peu d’air. L’humidité glacée s’engouffra dans la pièce. Elle frissonna. C’était un matin de janvier qui ressemblait à tous les matins depuis leur arrivée à Waterloo. Même quand il ne pleuvait pas, l’air était mouillé. Au fond du jardin, les arbres brandissaient leurs longs bras nus vers le ciel blanc. Les nuages laissaient filtrer quelques rayons frileux, mais le paysage demeurait inerte, enseveli sous une nappe brumeuse et froide. Face à la fenêtre, les pieds enfoncés dans la moquette, Grace grelottait, le regard vague. Elle cherchait des moyens de combler les trous, de remplir ses journées, de leur donner du sens, mais son existence demeurait triste et vide comme un immeuble désaffecté.

La voix teintée d’impatience, Jonathan lui répétait qu’elle avait une chance inouïe. Qu’elle pouvait faire exactement ce qu’elle voulait et qu’à sa place, n’importe qui aurait été content. Elle n’osait lui répondre que cette liberté à perpétuité l’étouffait. Depuis leur installation en Belgique, elle avait l’impression d’avoir disparu du monde adulte. Toutes les personnes de son âge avaient un travail et une famille. Ou au moins l’un des deux. Grace avait zéro sur deux. Elle n’avait plus de fiches de paie, plus de badge autour du cou, plus de patron, plus de navette à effectuer matin et soir. Elle n’avait pas non plus de poussette, de berceau ou de rendez-vous chez le pédiatre. Elle n’était même pas enceinte. Elle gisait dans une étroite crevasse, hors catégorie, oubliée entre le monde du travail et celui de la maternité.

Quelques semaines après leur arrivée, Jonathan l’avait mise en contact avec les épouses de ses collègues. Un pique-nique au Bois de la Cambre avait été organisé. Vibrante d’enthousiasme à l’idée de rencontrer d’autres Américaines expatriées à Bruxelles, elle s’était retrouvée seule au milieu de jeunes mamans, toutes munies de bébés roses et joufflus, qui l’avaient regardé d’un air embarrassé en la voyant arriver à vide. Depuis, elle avait fait la connaissance d’Américaines plus âgées qui raffolaient de parties de cartes et de voyages en autocar. Étrangère parmi ses compatriotes, Grace errait dans une zone sinistrée quelque part entre les biberons et le bridge. Lorsqu’elle assistait à un dîner avec Jonathan et que l’un des convives lui demandait « Et toi, Grace, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? », elle tremblait presque de honte, écarlate, incapable de répondre. Elle bafouillait qu’elle ne faisait rien et demeurait silencieuse pendant tout le repas, persuadée qu’elle n’était rien non plus. Seule son alliance lui fournissait un reliquat d’identité : elle était la femme de Jonathan.


*

Ses écouteurs vissés au fond des oreilles, Grace parcourait les rues de son quartier, bordées de villas coquettes qui lui semblaient toutes pareilles. Le ciel cotonneux rampait si bas qu’il se confondait avec les façades. Elle ne croisa personne en trente minutes. Plus loin, le centre-ville trépidait avec mollesse, mais ici, la vie gisait, asphyxiée et immobile dans une blancheur humide. Au coin d’une avenue, elle dut s’arrêter net. Un énorme camion garé sur le trottoir lui barrait le passage. Elle le contourna et écarquilla les yeux lorsqu’elle découvrit l’ouverture béante à l’arrière du véhicule. Noir, luisant sous sa housse transparente, sanglé de couvertures en laine, un piano à queue occupait tout l’espace. Le cou tordu et le regard vissé sur l’instrument, elle se remit à trottiner. Elle trébucha dans la rigole puis, déséquilibrée, s’étala sur le trottoir. Son avant-bras cogna le béton et l’éclaboussa de sang.

Lorsqu’elle tenta de se remettre debout, elle aperçut un homme accourir dans sa direction. Ses lèvres remuaient avec affolement et ses bras dessinaient des moulinets désordonnés. Tandis que l’inconnu continuait à gesticuler, Grace l’observait, interdite. Elle n’entendait rien d’autre qu’Adele qui chantait Someone Like You contre ses tympans. Quand il lui tendit une main pour l’aider à se relever, elle arracha ses écouteurs et s’agrippa à lui.

— Mademoiselle, je suis désolé ! Ce camion prend toute la place ! Vous allez bien ? Vous pouvez vous relever ? Oh là, là vous saignez…

Cramponnée à la main tendue, elle le considérait avec stupéfaction. Il répéta en appuyant sur chaque syllabe comme s’il parlait à une demeurée :

— Vous allez bien ? Vous avez mal ?

— Oui ! Enfin, non ! Je n’ai pas mal, bafouilla-t-elle. Merci… merci beaucoup, ce n’est rien.

— Mais si ! Regardez-moi ce bras, objecta-t-il en secouant la tête, balayant le membre sanguinolent d’un œil sévère. Allez, venez, laissez-moi vous aider.

Tout de noir vêtu, élégant, léger comme un merle, il l’entraîna chez lui en souriant, en sautillant presque, comme si soigner l’avant-bras d’une joggeuse distraite était l’événement qu’il attendait depuis toujours. Sur le pas de la porte, il claironna « Bienvenue chez moi ! » et ils pénétrèrent dans la maison. En désignant un canapé gris perle du menton, il ordonna avec douceur :

— Asseyez-vous là, je vais chercher de quoi désinfecter votre bras. J’en ai pour une minute.

Grace obéit. Elle posa ses écouteurs et son téléphone sur une console en acajou ventrue gorgée de livres, s’installa dans les coussins moelleux et garda son avant-bras maintenu en l’air pour ne pas les tacher de sang. Sur la table basse, un bouquet de camélias rouges égayait la clarté souffreteuse que la baie vitrée déversait dans la pièce. Les feuilles d’un immense palmier d’intérieur suspendaient une arche verte touffue au-dessus de sa tête. Elle leva les yeux vers les photographies accrochées au mur, et, à travers le dôme verdoyant, reconnut son bienfaiteur encadré, seul sur une scène, les paupières closes et les mains sur un clavier.

Il revint quelques minutes plus tard, les bras chargés de produits désinfectants, de compresses et de bandages.

— Voilà, j’ai apporté ce que j’ai pu trouver. Au fait, moi, c’est Matthieu !

— Enchantée, Matthieu. Je m’appelle Grace. Quelle jolie maison… c’est magnifique ici !

— Merci ! Mon ami Stefan est très doué en décoration, ronronna-t-il en couvant la pièce d’un œil attendri.

Il déposa sa panoplie de secouriste sur la table et pointa du doigt un coin vide du salon en expliquant :

— Et vous voyez, juste là, ils vont mettre mon piano…

La sonnette retentit. Il sursauta et courut vers la porte en s’écriant :

— Mon Dieu, ils arrivent… ne bougez pas, je reviens !

Le coude pointé vers le haut et le sourire amusé, Grace assista à l’arrivée du piano tandis que Matthieu, au comble de l’excitation, voltigeait autour des déménageurs comme un papillon hyperactif. Lorsqu’ils furent partis, il contourna une dernière fois l’instrument en battant des mains puis se laissa glisser dans le canapé, épuisé.

— Bon, occupons-nous de vous maintenant.

— Vous êtes pianiste, alors ? osa-t-elle en lui tendant le bras.


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Retrouvez l'interview de l'auteure :

https://www.facebook.com/sandrine.mehrez/videos/10158106805484472




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