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MEURTRE AU SCALPEL - Jean-Pierre Levain

L'auteur nous offre le premier chapitre de son dernier roman. À dévorer en ce début de week-end.


TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE


La femme assise à l’extrémité du bar était à tomber. Elle semblait tout droit sortie d’un comics book des années soixante. Le mec qui la matait hésitait entre Batgirl ou Catwoman. D’où pouvait bien sortir une nana pareille ? On aurait dit une émanation archétypale qui cochait toutes les cases du désir masculin, ou, plus prosaïquement, une fille capable de libérer les fantasmes de n’importe quel mâle occidental normalement constitué.

À y regarder de plus près, elle n’était pas aussi jeune qu’il y paraissait. Trente-cinq piges, peut-être un peu plus, l’âge où la beauté féminine est à son apogée. Avant que l’emploi de qualificatifs tels que charme ou élégance prennent le pas, tentant d’édulcorer, dans un combat perdu d’avance, les ravages progressifs du temps.

Assise jambe croisée sur le haut tabouret, elle affichait l’image d’une femme fatale, grande, blonde et voluptueuse. Si le tabac n’avait pas été prohibé dans les lieux publics, aucun doute qu’elle grillerait une clope de luxe emmanchée à l’extrémité d’un porte-cigarettes en ivoire. Malheureusement le monde n’était plus ce qu’il était. Il semblait aujourd’hui dominé par une bande de crétins hygiénistes qui s’affairaient à le rendre jour après jour plus insipide.

C’était une motarde habillée d’une seconde peau total black qui épousait au plus près ses courbes attrayantes. À l’égal d’une nonne, seules ses mains et son visage étaient dénudés. La comparaison s’arrêtait cependant là. Contrairement à cette dernière sa tenue exhalait une sensualité qui échauffait les sens aussi sûrement que l’auraient fait les rayons d’un soleil de plein été sur une peau dénudée.

Elle était vêtue d’un pantalon de cuir, coqué aux genoux, qui moulait ses cuisses et gainait des jambes interminables. Elle portait une paire de bottes TCX waterproof qu’elle avait passées par-dessus. Elle gardait, zippée jusqu’au menton, une veste biker fortement cintrée qui soulignait un rapport taille / hanche à la valeur affriolante.

Sa poitrine semblait à l’étroit dans la camisole de cuir qui l’emprisonnait. Toute bonne âme se serait mille fois damnée pour la libérer d’une telle prison et profiter avec elle de cette liberté retrouvée. Le simple fait d’imaginer la scène suffisait à accélérer le rythme cardiaque faisant monter la pression sanguine dans certaines parties du corps qui ne demandaient qu’à en profiter.

Ses fesses semblaient à la hauteur du reste. Elles donnaient envie de régresser à l’âge de six ans, de se saisir d’une feuille A4 et d’un feutre jaune pour dessiner une lune qui brillerait de mille feux à l’égal du soleil. Malheureusement sa position ne permettait pas de s’en faire une représentation suffisamment évocatrice. Le type pouvait juste constater qu’elles épousaient à ravir la moleskine du tabouret, anticipant qu’elles laisseraient, dès que la fille se lèverait, une fugace empreinte dans le rembourrage du siège.

Ses cheveux lui descendaient en cascade jusqu’aux épaules. Son visage était très légèrement maquillé, signe d’une mansuétude quasi monacale à l’égard des pulsions masculines. Il n’était pas nécessaire qu’elle en rajoute. Nul besoin non plus d’avoir une imagination débridée pour l’évoquer secouant la tête pour remettre sa crinière en place, chaque fois qu’elle descendait de sa puissante monture après l’avoir longuement chevauchée.

Elle avait posé sur le comptoir un casque intégral à aileron luxueusement décoré de motifs noirs, blancs et roses ; une paire de gants renforcés aux jointures ainsi qu’une sacoche de jambe. Elle sirotait tranquillement une bière pression perdue dans ses pensées. Elle semblait seule au monde, n’attendant personne.

Le type espérait seulement que personne d’autre ne l’attendait. Rien ne pressait cependant. Il y avait déjà du monde, mais essentiellement des couples constitués, aucune concurrence à l’horizon. Sur la minuscule scène le trio entamait : Stars Fell On Alabama. La reprise manquait un peu de profondeur, difficile d’égaler, il est vrai, l’interprétation de Cannonball Adderley et John Coltrane. Surtout quand les musiciens s’escrimaient à transformer une mélodie aux sonorités déchirantes en musique jazzy propice à engager la conversation.

L’homme n’avait rien d’un enfant de chœur et ne doutait aucunement du fait qu’il emporterait le morceau. Il prenait simplement le temps d’étudier sa proie. Il savait qu’il était un chasseur dont le plaisir résidait tout autant dans la traque que dans son achèvement. Quand la biche acculée vous fixe, semblant comprendre ce qu’il va lui arriver. Quand elle est paralysée dans la ligne de mire et qu’il ne reste plus qu’à effectuer une légère pression sur la queue de détente.

Les gonzesses ne valaient finalement pas mieux que les mecs. Celles qui traînaient dans les bars ne le faisaient pas sans manifester quelques arrière-pensées guère plus réjouissantes que celles des gros salopards. L’aborder trop rapidement serait une erreur. La laisser d’abord prendre conscience qu’il l’observait. Qu’il le faisait, non comme un voyeur, mais en toute franchise, sans baisser les yeux. Laisser son regard accrocher le sien, comme le ferait un mâle en rut prêt à passer à l’acte. Tout serait dit avant même que de prendre la parole. Les mots servaient trop souvent d’oripeaux à une sociabilité de circonstance. Ce qui allait se jouer n’aurait, de toute façon, rien à voir avec une quelconque bonne éducation.

Le type savait, par expérience, que les femmes fatales le sont souvent par déception. Que cette désillusion résulte fréquemment d’une série de déconvenues dont est responsable, pour une bonne part, la fadeur des hommes qu’elles ont croisés. Un peu comme si la mélancolie s’insinuait insidieusement en elle, rencontre après rencontre.

Aucun risque avec lui. Depuis l’adolescence, son miroir lui renvoyait l’image de ce qu’il était convenu d’appeler un beau gosse. À presque quarante ans, il avait le physique d’un baroudeur ayant traîné ses guêtres dans les contrées les plus reculées du monde. Une gueule qui évoquait vaguement Redford dans ses belles années avec, en plus, la promesse de s’aventurer avec lui en des territoires inconnus.

Il empilait depuis toujours les succès féminins comme d’autres accumulent des objets de collection. Il y voyait la conséquence d’une attractivité purement congénitale. Aucun orgueil à cela, c’était un fait objectivement constatable. Il attirait les filles aussi aisément qu’une lumière les insectes à la nuit tombée. Il suffisait qu’il pose sur elles son regard d’un bleu profond. Et les gourdasses n’en finissaient pas de venir se brûler les ailes à sa flamme. C’en était presque ennuyeux. Il lui arrivait parfois de délaisser ce défilé de filles canon pour se divertir avec de grosses nouilles qu’il s’amusait à maltraiter encore davantage. Bien fait, elles n’avaient qu’à pas être moches !

Il aimait l’amour vache, rien à voir avec la romance. Celui qui faisait mal et laissait des traces sur le corps. Essentiellement celui des femmes qu’il prenait plaisir à martyriser pour mieux les asservir. Tous les moyens lui étaient bons pour arriver à ses fins y compris la pharmacopée. La motarde n’en savait rien. Elle le découvrirait bien assez tôt, et à ses dépens.

Il était certes misogyne, mais détestait davantage encore certains de ses congénères masculins. Ceux qui rendaient les armes, sans résister, face à l’hystérie féministe qui s’était emparée de la société tel un virus hautement contagieux. Cette marée d’hommes, qui se soumettaient volontairement à de pseudos diktats égalitaires, lui faisait pitié. Heureusement, il n’appartenait pas à cette tribu de lopettes, toujours plus nombreuse, qui revendiquait, par bien-pensance, le partage des tâches ménagères et l’éducation des enfants. Et puis quoi encore, pourquoi ne pas réclamer un congé paternité pendant qu’ils y étaient…

Ces mous du genou feignaient d’ignorer que les rapports de force et la cruauté étaient partout présents dans la nature, y compris dans les sociétés et institutions humaines. Comme si l’effet de la culture pouvait supplanter la nature. Comme si l’éducation pouvait contredire les messages inscrits dans nos gènes depuis plus de vingt-mille ans. Quelle bande de crétins ! La plupart préféraient détourner le regard de cette réalité, faute d’être capable d’en assumer les conséquences.

Ces nouveaux mâles cultivaient la repentance à l’égard du sexe faible. À l’image des trois singes de la sagesse, ils étaient aveugles, sourds et muets, préférant ne rien savoir des hiérarchies de dominance qui structuraient les relations aussi bien animales qu’humaines. Il suffisait pourtant, pour s’en convaincre, de regarder ce qui se passait dans une cour de récréation dès l’école maternelle.

Ces mecs se comportaient en gnangnans qui plaidaient avec une égale constance pour l’égalité des sexes, l’interdiction des GAFA, les circuits courts, la préservation de la planète, la réduction de la consommation de viande, voire l’antispécisme. Une bande de bobos ahuris qui se souciaient davantage du confort de leurs animaux de compagnie que des enfants qui crevaient dans les rues. Ce qui ne les empêchait pas, au passage, de faire castrer le toutou ou le minet pour modeler son comportement dans le sens de leurs attentes domestiques étriquées.

La fille daigna enfin pivoter la tête dans sa direction le sortant de ses ruminations. Nullement impressionnée, elle prit le temps de l’observer des pieds à la tête, comme s’il n’était qu’une vulgaire marchandise. Rivant pour terminer ses yeux aux siens comme une duelliste qui ne craindrait pas de croiser le fer avec lui. Son visage avait un air vaguement familier qui lui évoquait obscurément quelque chose. Il avait beau se creuser la mémoire, impossible de se remémorer s’il l’avait déjà rencontrée ou si la familiarité de ces traits n’était que pure coïncidence comme cela arrive parfois.

Elle rompit le contact la première, un léger sourire se dessinant sur ses lèvres puis, reprenant sa position initiale, retourna à la dégustation de sa bière, comme si de rien n’était. Il ne s’offusqua pas du mépris qu’affichait la pisseuse. Il était prêt à lui pardonner cet affront. Jamais il n’avait contemplé une femme qui lui faisait un tel effet. Elle ressemblait à une guerrière qui ne pourrait être prise que par la force ou la ruse. Un mix entre une Scarlett Johansson en Veuve noire et une Charlize Theron en Atomic Blonde. C’était son jour de chance. La probabilité de tomber sur un tel morceau devait être aussi faible que de décrocher l’euromillion deux fois de suite.

Cette gonzesse boostait son imaginaire qui courait de manière incontrôlée par-devant lui. Elle électrisait littéralement son corps. Même son sexe protestait avec véhémence contre l’étroitesse de son logis. Il lui fallait agir. N’y tenant plus, il se décida à faire les premiers pas en allant s’installer, sur le tabouret situé à sa gauche. La fille dégagea son casque du comptoir pour mieux se tourner vers lui. C’était bon signe, les choses se présentaient bien malgré une entame pas franchement originale.

Il lui proposa un verre qu’elle refusa prétextant que conduire une moto ne tolérait pas la moindre erreur de concentration. Il en fut légèrement décontenancé, ne trouvant rien de mieux à répliquer que de héler le serveur pour se faire servir un autre bourbon.

Le silence s’installa. La fille le regardait sans ciller, caressant son verre de ses lèvres en une moue qui ne laissait que peu de place au doute. Elle lui sourit quand elle posa sa main libre sur sa cuisse. La contrariété le gagnait. Il n’avait pas l’habitude d’être dragué avec un tel aplomb. D’habitude c’était lui qui menait la danse. Il se consola en se promettant de se rattraper plus tard. La greluche payerait cher son impertinence. Elle n’imaginait pas la fête qui l’attendait.

Pour le moment, mieux valait se taire que proférer une nouvelle banalité qui l’enferrerait davantage. Au bout de quelques minutes où chacun sirotait sa boisson, c’est elle qui rompit le silence.

— Ce n’est pas parce que j’ai refusé un verre ici même, que vous ne pouvez pas m’en proposer un ailleurs ?

— Chez moi par exemple…

— Cela me semble une idée intéressante. Je ne suis pas contre un endroit plaisant où je pourrais me reposer avant de reprendre la route.

— Votre visage ne me semble pas inconnu. Serait-il possible que nous nous soyons déjà rencontrés ?

— Ça m’étonnerait beaucoup mon lapin. Une gueule de mauvais garçon comme la tienne ne s’oublie pas facilement. Et si tu m’invitais plutôt dans cet endroit douillet où on aurait l’occasion de s’occuper agréablement, plutôt que de se raconter des fadaises. Ah moins bien sûr que ta femme n’occupe le terrain.

La garce le tutoyait d’emblée.

— Comment savez-vous que c’est le cas ?

— Tu devrais prendre le temps d’enlever ton alliance si tu ne souhaites pas qu’on te pose ce genre de question.

Piqué au vif, il adopta le même ton qu’elle.

— Et qui te dis que cela me gêne ?

— Je n’en ai aucune idée et m’en moque complètement. J’en déduis simplement que la voie est libre puisque tu es là. À moins que tu proposes une rencontre à trois ?

— Rassure-toi, ce n’est pas mon style de courir plusieurs lièvres à la fois. Tu mérites grandement l’exclusivité. Pour ta gouverne, ma femme est chez sa mère pour la semaine. Alors oui, comme tu dis, la voie est libre.

— Tant mieux, je préfère cela. Je te laisse un quart d’heure d’avance. Juste le temps pour toi de nous faire un lit propre et de nous préparer deux drinks bien tassés. Pour moi ce sera un pur malte de quinze ans minimum. À défaut, un rhum martiniquais hors d’âge ferait très bien l’affaire. Tu penses que tu vas pouvoir t’en sortir ?

— Ça devrait aller, lâcha-t-il entre ses dents.

Elle ouvrit son sac en sortit un carnet vert émeraude et un minuscule stylo. Elle le lui tendit afin qu’il y note son adresse.

— Tu es sûre que tu ne préfères pas me suivre ?

— T’inquiète mon cœur, ma bécane est équipée d’un GPS. Maintenant file avant que je ne change d’avis.

Il griffonna ses coordonnées, laissa un billet de vingt sur le comptoir, puis se dirigea à contrecœur vers la sortie. Leur échange lui donnait l’impression d’avoir été ravalé au rang d’un simple bidasse face à son sergent. Ne manquait plus que le traditionnel : « oui chef, bien chef ». Cette nymphette n’était pas qu’une beauté fatale, c’était une dominatrice doublée d’une sacrée salope.

La fille sourit en déchirant la page sur laquelle figurait l’adresse : 69 bis, rue Omer Louis. Elle la plia en quatre avant de la glisser dans sa poche arrière. Elle savait pertinemment où cet homme habitait et à quel point il était dangereux. Elle l’avait imaginé plus subtil. Outre son manque de conversation, ce péquin avait écrit en gros caractère le nombre soixante-neuf comme si elle était trop gourde pour en comprendre la signification. Elle connaissait parfaitement l’endroit situé dans le troisième arrondissement. Il aurait tout aussi bien pu ajouter qu’il jouxtait le quartier Monplaisir. De la sorte l’allusion aurait été complète. Ce que les mecs pouvaient être lourds des fois, surtout quand il s’agissait de sexe.

Elle régla sa bière, malgré le billet que le type avait laissé sans réclamer sa monnaie. Question de principe. Toute femme qui se respecte se doit de ne rien devoir à quiconque. Elle enfila ses gants, prit son casque et sa sacoche avant de sortir. La Triumph T 120 qu’elle avait louée l’attendait sagement sur le parking. Elle avait toujours aimé les motos mythiques. Pas vraiment les modèles compacts et maniables recommandés pour les femmes. Avec son mètre soixante-dix-huit et ses soixante-douze kilos, elle ne s’apparentait d’ailleurs pas aux petits gabarits. Pas question pour elle de piloter une Ducati Scrambler ou une Honda CB 600. Elle avait un temps envisagé une Harley mais l’avait finalement trouvé trop typée pour les grands axes. Elle ne faisait pas dans le trip américain des nostalgiques de la route 66. Elle s’était finalement décidée pour la T 120 Black inspiré de la légendaire Bonneville de 1959. Un bicylindre aux vibrations envoûtantes. Un couple qui libère sa puissance à bas régime et sur toute sa plage d’utilisation. Une moto musclée, efficace, sans chichi. Un peu comme elle.

Il n’était pas loin de vingt-trois heures quand elle s’engagea dans la rue Omer Louis. Le portail était bloqué en position ouvert. Elle roula au pas sur les dalles qui pavaient l’allée avant de se garer devant l’entrée. Le type avait pris la peine d’allumer l’éclairage extérieur composé de projecteurs qui illuminait la bâtisse à l’égal d’un monument historique. Elle décida d’en faire le tour et de passer par la terrasse. Les lieux ne lui étaient pas totalement inconnus.

La villa était disposée en L sur deux étages avec des murs tirant sur le rose pastel et des tuiles provençales. Une immense véranda avec un toit formé de deux dômes recouverts de zinc lui donnait une allure vaguement orientale. De jeunes arbres entouraient une piscine en forme de haricot avec un petit pont de bois qui la chevauchait sur l’extrémité la plus proche de la maison. Du mobilier de jardin ainsi que des transats blancs disposés sur son pourtour complétaient le tableau. La tonte des pelouses semblait millimétrée et donnait envie de se déchausser pour y marcher pieds nus.

Rien à redire, le bougre savait faire étalage de son savoir-vivre. Elle frissonna à l’idée qu’il prenne à son hôte l’envie de la baiser dans la piscine qui était illuminée par une rangée de lampe disposée sur son pourtour au fond de l’eau. L’idée de se transformer en petite sirène ne faisait pas vraiment partie de son plan. Elle non plus n’aimait pas la romance. Encore qu’étrangler le salopard entre ses cuisses pour le laisser crever au fond de l’eau n’aurait pas été pour lui déplaire. Elle en rejeta immédiatement l’idée. Pourquoi lui accorder une mort aussi douce.

Elle sursauta quand il s’adressa à elle. Il l’attendait bras croisé et dos collé au mur à droite de la porte. Elle se dit qu’il avait dû l’épier. Il ne s’était pas vraiment caché, mais suffisamment pour la surprendre. Le petit jeu du chat et de la souris avait commencé. La véranda avait une forme en U et abritait un salon digne d’une résidence présidentielle. Parquet en bois tropical, plafond tendu d’un blanc brillant, table ronde en merisier et verre entourée d’un canapé en bois et cuir, de trois fauteuils verts pomme, d’un pouf à deux places et d’une méridienne cannée recouverte de coussins moelleux.

— Mon humble demeure est-elle à ta convenance ?

— Je réserve mon opinion tant que je n’aurai pas vu la chambre…

Il sourit, l’invitant d’un geste théâtral à le suivre. Elle posa son casque à même le sol avant d’obtempérer. Le salon donnait sur un couloir qui débouchait sur un escalier en marbre. Les chambres étaient au premier. Celle qu’il lui montra était immense, percée de deux portes-fenêtres qui encadraient une armoire de style. Les murs d’un blanc cassé étaient recouverts de moulures dorées à l’or fin. La cheminée était en marbre blanc avec un tablier noir ébène.

Elle pénétra dans la pièce pour en faire le tour d’un air satisfait. Ouvrit une porte donnant sur la salle d’eau qui comprenait une baignoire en forme de coquillage perchée sur une estrade, une douche d’angle, un bidet à l’ancienne et un meuble avec deux vasques. Une autre permettait d’accéder à des toilettes japonaises à abattant lavant et douchette avec, au choix, jet d’air ou d’eau. Une application intégrée permettait de gérer l’intensité de l’un comme de l’autre. Faudra-t-il bientôt un diplôme d’ingénieur pour aller au petit coin ? se demanda-t-elle. Elle dut faire un effort pour ne pas se montrer impressionnée.

— Pas mal…

— Heureux que ça te convienne.

Elle s’approcha du lit dont la couette était rabattue en signe d’invite. Il n’y avait plus qu’à s’allonger pour en profiter. En connaisseuse, elle en caressa délicatement la parure de satin noir à la douceur sensuelle.

— Je vois que tu as changé les draps. Un bon point pour toi !

— Je suis prêt à tout pour te mettre en de bonnes dispositions.

Le lit métallique était un modèle XXL, de deux mètres sur un quatre-vingt, avec des barreaux en laitons particulièrement travaillés. Le bougre y avait fixé, tant à la tête qu’au pied, des entraves composées d’une chaîne et terminées par un bracelet de cuir pour poignets ou chevilles. Elle embrassa la chambre d’un regard périphérique sans remarquer d’autres accessoires érotiques. Elle se retint d’ouvrir les tiroirs pour vérifier.

— Je ne te savais pas aussi joueur, commenta-t-elle. La question se résumera donc à qui attachera qui ?

— Disons qu’il y a plusieurs possibilités.

— Tant mieux, j’adore les surprises. Nullement troublée, elle s’approcha du type, le poussa gentiment dos au mur. L’agrippant par une fesse, elle se colla à lui avant de lui mordre violemment la lèvre. Amusée, elle lui lança :

— Et si nous allions boire ce verre en guise de préliminaire.

Il ne protesta pas, se demandant qui était cette folle qui bousculait ses certitudes. Habituellement les femmes qu’il attirait chez lui étaient plutôt dociles et impressionnées par la beauté des lieux, rien à voir avec cette furie. Fugacement, un léger doute l’envahit, qu’il remisa rapidement au fond de son subconscient. Dans cette histoire, c’était lui le chasseur. Il était grand temps de reprendre les choses en main.

Ils s’installèrent face à face dans l’immense salon, lui sur le canapé, elle dans le fauteuil vert pomme qui lui faisait face. La fille s’était assise sans protester, là où il lui avait indiqué de le faire. Tout rentrait dans l’ordre. Il avait préparé deux verres dont le niveau du liquide ambré dépassait largement les doses préconisées. Au lieu de trinquer avec lui, elle sortit une cigarette qu’elle tenta vainement d’allumer avec un vieux briquet Bic récalcitrant. Elle actionna plusieurs fois la mollette, mais n’obtint que des étincelles, aucune flamme.

— S’il te plaît mon cœur, tu n’aurais pas des allumettes que je m’en grille une avant qu’on passe à des choses plus agréables.

La contredire ne semblait pas une bonne idée. Il se résigna à aller en chercher une boîte dans un placard de cuisine. Visiblement satisfaite, la fille lui fit, à son retour un rapide clin d’œil. Elle alluma sa cigarette, aspirant profondément avant d’exhaler un nuage de fumée bleutée par le nez. Elle leva son verre qu’elle commença à déguster tranquillement.

Ils ne se dirent rien ou pas grand-chose pendant plus de dix minutes, se contentant de siroter leur scotch par petites gorgées tout en se regardant dans le blanc des yeux. Une fois encore ce fut elle qui prit l’initiative. Elle s’approcha de lui en titubant, la démarche chaloupée.

— Oups, déclara-t-elle, je crois que je commence à être pompette. Il est plus que temps de monter.

Grand seigneur, il la saisit par la taille la guidant jusqu’à la chambre.

— Mets-toi à l’aise, lâcha-t-il en se dirigeant prestement vers les toilettes. J’en ai juste pour une minute.

Quel abruti, se dit-elle en l’entendant uriner bruyamment. Non seulement il ne ferme pas la porte, mais il s’applique à viser au centre de la cuvette pour que son jet soit le plus bruyant possible.

Décidément, ce qui pouvait prêter à sourire chez un gamin facétieux de cinq ans se transformait en un geste d’une vulgarité crasse chez un homme s’apprêtant à faire l’amour. À moins bien évidemment qu’il ne place ces deux activités sur le même plan.

Et il ne se lave même pas les mains ! poursuivit-elle imaginant le gros dégueulasse lui palpant les seins. Il pourrait au moins ouvrir le robinet pour faire semblant.

L’homme se fit attendre quelques minutes. Il apparut enfin. « Nu comme un ver » n’était pas l’expression qui convenait étant donné qu’il tenait d’une main son sexe fièrement dressé. Très en verve dans la métaphore militaire elle hésita à le comparer à un hussard d’opérette montant à l’assaut sabre au clair ou encore à un avion de chasse s’avançant perche en avant vers le panier entonnoir de son avion ravitailleur.

Elle se demanda s’il avait pris le temps de se caresser pour arriver à un tel résultat. S’il pensait l’impressionner par un tel exhibitionnisme, c’était raté. Ce que les hommes peuvent être cons dès qu’il s’agit d’exhiber leur pénis.

— Déshabille-toi ordonna-t-il ? Je pensais que tu l’aurais déjà fait.

— À vrai dire, je ne suis plus certaine d’en avoir envie…

— Salope ! hurla-t-il.

Il fondit sur elle et lui décocha une claque d’une violence inouïe qui la fit basculer sur le lit. Il se jeta sur elle. La plaquant de tout son poids, il l’embrassa goulûment lui bloquant les bras pour l’empêcher de se débattre. Il regrettait qu’elle soit revêtue d’une carapace de cuir tant il aurait voulu lui arracher ses vêtements pour la prendre sur-le-champ. Son désir tournait à la rage, tant la gonzesse restait passive face à ses avances. L’envie irrépressible de la cogner le prit. Il serra le poing prêt à l’abattre. Et puis plus rien.

La fille éclata de rire. Il vit dans ses yeux que quelque chose ne tournait pas rond. Elle le regardait comme s’il n’était qu’un vulgaire insecte qu’elle s’apprêtait à écraser. Son visage lui brûlait, son corps tremblait, s’amollissant sur elle. La nausée le gagnait et il se demandait s’il n’allait pas lui vomir dessus.

— Tu es sûr que tu n’as pas surdosé la saloperie que tu as versée dans mon verre, lui demanda-t-elle. Tu n’aurais pas dû me quitter des yeux mon lapin. Ça m’aurait évité de les échanger.

Elle se dégagea sans peine le faisant rouler sur le côté, eut plus de mal à lui faire effectuer un cent-quatre-vingt degré de manière à entraver ses chevilles à la tête du lit et les poignets au pied. Sa tête pendait en arrière en une position inconfortable. Il geignait à moitié inconscient avec de drôles de borborygmes.

— Tu m’excuseras mon cœur si je t’abandonne. Je dois faire un peu de ménage, mais rassure-toi, je reviens très vite.

Elle descendit l’escalier, sortit de son sac une paire de gants en caoutchouc qu’elle enfila. Elle se dirigea ensuite vers la cuisine, ouvrit quelques placards, se saisit d’un vaporisateur de nettoyant ménager et s’arma d’un chiffon, découvrit un tablier qu’elle passa. Elle refit mentalement son trajet depuis la porte d’entrée jusqu’au premier étage, astiquant poignées de portes, table basse, accoudoirs de fauteuils. Elle ramassa son mégot ainsi que l’allumette qu’elle jeta dans les toilettes, vérifiant que la chasse avait bien emporté le tout. Elle s’empara des verres qu’elle mit dans le lave-vaisselle, y déposa une pastille et lança le programme automatique.

Elle s’autorisa une pause, vérifiant qu’elle n’avait rien oublié. Elle avait envie de s’allumer une clope mais préféra s’abstenir. Elle savait que la drogue n’agirait guère plus d’une demi-heure. Il n’y avait pas de temps à perdre.

Elle se saisit de sa sacoche au passage et remonta les escaliers afin de poursuivre son nettoyage. Une fois terminée, elle ouvrit la fermeture à glissière du sac et s’empara d’un rasoir de barbier. L’objet était ancien avec un manche en ivoire. Elle en avait hérité de son paternel et l’avait passé plusieurs fois sur son cuir d’affûtage avant de venir. Elle se revit enfant observant son père étaler le savon avec son blaireau en poils véritables. Elle entendait, comme si c’était hier, le léger raclement de la lame qu’il promenait sur son visage. L’image se superposait avec celle de Marlon Brando effectuant les mêmes gestes dans le film : Dernier tango à Paris. Peut-être parce que son père lui ressemblait. Du moins c’était ainsi qu’elle l’imaginait. Ce qui était sûr, c’est que la promenade serait moins délicate sur la peau du salopard qui ronflait comme si de rien était. Elle le gifla afin qu’il sorte de sa léthargie.

Peine perdue, il ouvrit fugacement un œil avant de le refermer presque aussitôt. Elle était un peu déçue qu’il ne reprenne conscience. Elle aurait voulu lui avouer l’objet de sa visite, lui dire pourquoi elle faisait cela. Mieux profiter de sa vengeance. Elle n’en avait plus le temps. Elle se consola en se disant que même chargé comme il l’était, son subconscient percevrait quelque chose de ce qu’elle était en train de faire. Elle ne pensa plus à rien. Elle palpa son sexe mou, hésitant un instant, tira de toutes ses forces sur le pénis et le trancha net d’un seul geste.

Elle se recula prestement pour ne pas être éclaboussé tant les artères péniennes pulsaient un flot de sang rouge vif. Le salopard gémissait. Elle laissa tomber au sol le bout de chair sanguinolent qu’elle tenait entre ses doigts. Le matelas faisait son œuvre absorbant sans broncher le liquide coloré. Elle s’éloigna. En un geste de mansuétude infinie, revint sur ses pas. Elle saisit la tête du fumier par les cheveux. Il pleurnichait dans son mauvais trip. Elle lui ouvrit la gorge d’une oreille à l’autre. Point final !

En bonne ménagère elle ramassa le pénis qui traînait par terre, se rendit dans la salle de bains et le balança dans la poubelle.

Les aficionados de L 214 se trompaient sur toute la ligne. Les porcs méritaient d’être zigouillés et qu’ils souffrent un peu au passage était bien la moindre des choses.


Jean-Pierre Levain



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