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Tristan s’aime en temps - Nuits de la Lecture

À trop s’occuper d’aimer les autres, il vient un jour où l’on s’aperçoit que l’on ne s’aime plus. Que l’on ne sème plus, dans la continuité.

C’est le constat qui s’impose à Tristan en cette nuit froide de décembre.

Triste temps pour Tristan. Triste, depuis qu’elle s’en est allée, sa Yseult, vers d’autres amours plus risibles. Il n’a pas su la retenir.

Elle s’en est allée sur un “ tu ne m’aimes plus, Tristan. Parce que tu ne t’aimes plus. Tu n’écris plus.”


Deux jours. Ces mots datent de deux jours et depuis, ils scandent chaque fragment d’instant des moments de Tristan. Surtout les moments nocturnes, propices à l’introspection comme cette nuit.

J’aime, tu aimes, il aime. Elle aime.

Ces mots que l’on prononce à tout venant et qui deviennent comme un rituel routinier, si routinier qu’ils en perdent leur sens. Et leur essence.

Suffit-il de dire je t’aime comme l’on marmonne un bonjour ?

Pourtant, l’on s’y accroche, à ce je t’aime, comme à une bouée de sauvetage. Et l’on ignore qu’en réalité, l’on ne fait que se noyer dans le flot de deux syllabes qui ne font que nous maintenir dans l’illusion de l’amour. Et du bonheur.

Mais l’illusion rassure. Tant et si bien que l’on finit par s’y oublier. Et l’on finit par oublier de s’aimer soi-même.

S’aimer soi-même pour mieux aimer autrui. Aimer le JE pour aimer le TU. Et les ILS. Et les ELLES. Et les NOUS. Et les VOUS. Bannir les ON impersonnels. Neutres. Insipides.

Anonymes ils sont, les ON. Anonymes et éphémères.

Aimer le JE. Tristan soudain n’hésite plus. Il sait que le jeu en vaut la chandelle. Il sait qu’il lui faut rallumer les chandelles que le souffle froid du départ de sa Yseult a éteintes.

S’aimer pour semer. S’aimer mieux pour semer mieux. S’aimer par le biais des mots. S’aimer en forgeant des mots telles des lucioles de rêve.


Triste temps pour Tristan. Triste temps à illuminer de nouveau. Pendant qu’il est encore temps. Encore temps de s’aimer. Encore temps de semer pour d’autres temps au-delà du Temps.

Les temps de l’amour, temps des toujours. Les toujours qui durent toujours par la seule force de l’amour de soi. Et de l’amour des mots.

Tristan prend la plume. L’amour de soi passe par la plume. Et se nourrit de mots.

Il sème, Tristan. Il sème des mots sur une page vierge, les y unit en de multiples corps à corps, comme d’autres corps font l’amour. Des mots qui disent l’amour. Le JE et le TU ré-unis.

Il sème. Et récolte ces mots qui sont siens, fruits de l’amour :



Une brindille de soleil éteint

S’est accrochée à la tresse dorée

Qu’une femme aux yeux de pin

A nouée telle une gerbe acidulée


Dans les froissements d’une robe

Une main s’est enchevêtrée

Aux ronces elle s’est égratignée

Dénudant les replis qui se dérobent.


Chuintement de coton froissé

Pastels cachés émois roucoulants

La main se faufile sous les volants

D’une chair moite et tannée


Et aux abords de la tresse dénouée

Palpite encore le plaisir acidulé

Qu’une caresse a un temps allumé

Une brindille de soleil s’est embrasée



Tristan repose délicatement sa plume. Amoureusement, il contemple ses mots entrelacés sans s’en lasser.

Elle s’en est allée sur un “tu ne m’aimes plus, Tristan. Parce que tu ne t’aimes plus. Tu n’écris plus.”

J’écris, se dit-il. J’écris, se redit-il. Elle reviendra, mon Yseult. Cette inconnue croisée un soir de novembre dans un quelconque métro souterrain. Elle que j’entendis avant même de l’entrevoir. Elle dont je me souviens encore dans la nuitée des soirs. Elle, cette voix dominant tous les brouhahas des rails. Elle qui d’une gerbe de phrase alluma un feu de paille sur les visages des citadins ternes et emmurés.

Elle qui a brandi sa faim d’amour tel un étendard.

Elle qui criait en silence. Et criait encore.

J’ai faim, j’ai soif, disait sa voix dans les brumes des stations.

Défilant et défiant le tumultes des banales directions, sa voix rehaussée d’un regard bleu, nu et enhardi m’a cueilli soudain ainsi qu’une rage crue et démunie.

J’ai faim, scandait sa voix aux sonorités rauques.

Un instant, sur elle, mon regard s’est posé, fou.

Depuis, j’ai gardé d’elle la flamme bleue d’un embrasement, les mèches rebelles s’échappant d’un chignon roux et flou. Un sourire vrai en un univers sans rire ni allégresse. Et sa voix qui criait :

Le monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser.


Mon Yseult. Elle. Qui reviendra. Elle entendra mes écrits et cris d’amour assoiffés. Elle reviendra. Car je m’écrie d’amour. Et je m’écris.


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