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DES LENDEMAINS QUI CHANTENT

Une nouvelle très noire pour finir cette semaine, signée de l'auteure française de thrillers Céline Servat, et l'on se dit que finalement tout n'est pas si sombre dans notre bas monde !


En 2020, il y a dix ans, nous avons subi une grosse épidémie. Les décisions politiques nous ont entraînés dans un chaos sans nom, alors que le virus provoquait des milliards de morts. Des mesures chimiques d’éradications ont contaminé l’air ambiant. Les dirigeants ont, dès lors, employé des moyens incommensurables afin d’investir les sous-sols, couloirs de métro et autres souterrains. Ils ont créé des habitations et un système de filtrage de l’air et de l’eau, pour viabiliser les lieux. Eux-mêmes se sont réservé un quartier sécurisé, à l’abri des regards. Nous n’avons pas protesté devant cette différence de traitement : sans repères, la population est dépendante d’eux. Les stocks de lunettes, combinaisons et masques FFP2 sont épuisés et, de fait, plus personne n’a le droit de remonter à la surface. Depuis, nous nous calfeutrons dans des logements réduits et des tunnels humides, sans jamais voir la lumière du soleil.


La vie est morose sous terre, difficilement supportable : les tentatives de suicide et dépressions se multiplient. Des bandes rivales s’affrontent pour des territoires minuscules, et l’ambiance est anxiogène. Puis, comme si cela ne suffit pas, nous avons dû faire face à des disparitions régulières. Au départ, chacun les attribuait aux mêmes malfrats, mais cette hypothèse fut abandonnée. Elle n’était pas réaliste, aucun corps n’a été retrouvé. Mon père, policier, a été kidnappé lui aussi, il y a plusieurs années. Je regrette de ne pas lui avoir dit à quel point je l’aime et l’admire, tant qu’il en était encore temps. Depuis, ma mère n’a plus jamais été la même. Elle vit dans la nostalgie à travers ses albums photos, commente notre vie d’avant, nos vacances, les moments où l’on était heureux. Plus je l’écoute, plus j’ai peur qu’elle attente à ses jours. Quand je ferme notre porte, je me demande avec angoisse dans quel état je vais la trouver à mon retour. Alors, j’affiche un sourire de façade pour lui cacher ma peine et lui donner envie de tenir bon. Cette tension me pèse et je n’ai qu’une idée, qui tourne en boucle : je ne peux pas admettre qu’il est mort, je dois découvrir la vérité. Mon obsession est si grande que je me suis donné les moyens d’atteindre mon but. Je suis donc devenu officier de police. Quand j’ai signé, je n’avais pas imaginé les affres de la peur, l’angoisse qui m’envahit lorsque je dois gérer une situation de crise. La proximité du danger aiguise mes sens, je crains pour mon intégrité, je suis sans arrêt sur le qui-vive. Suis-je fait pour ce métier ? Est-il normal de se sentir continuellement tourmenté ? Je me pose des questions, mais je sais aussi que j’aime quand l’adrénaline monte, au moment d’une interpellation. Mes chefs m’ont nommé sur une enquête concernant les dégradations de plus en plus nombreuses que subit notre communauté. Des tags, insultant notre peuple, fleurissent un peu partout. Nous n’arrivons pas à mettre la main sur les délinquants et je rêve d’être le policier providentiel qui récoltera la gloire en arrêtant les coupables. Je les traque sans relâche, patrouille en dehors de mes heures, guette leurs endroits favoris pour les prendre en flagrant délit… Et aujourd’hui, cet acharnement porte ses fruits.


Ce matin, aux alentours de six heures, j’entends le chuintement de bombes de peintures. Depuis l’angle de la rue, je discerne trois silhouettes masquées, en pleine action. Je suis stressé et excité en même temps, mais je m’enjoins malgré tout à réfléchir. Que puis-je faire face à trois individus ? J’appelle le central afin que des renforts me rejoignent, mais les gars en poste se trouvent à dix minutes de là. C’est long dix minutes, l’attente est terrible ! Je me rends compte qu’ils rangent leur matériel, alors que trois minutes seulement se sont écoulées. Si je le pouvais, j’en crierais de rage ! Je ne peux pas les laisser s’échapper après tout ce travail de recherche, je dois les filer. Je m’élance discrètement à leur poursuite. Les trois lascars s'engagent dans un tunnel et je tente de ne pas les perdre de vue. Un enchevêtrement de passages s’ouvre en face de moi et je ne reconnais plus les lieux, jusqu’à ce qu’un panneau me rappelle à l’ordre : j’arrive devant l’endroit interdit, celui de l’entrée vers les quartiers riches du monde souterrain. Ils sont bloqués ! Enfin c’est ce que je crois, mais ils font rapidement émerger une trappe sur le côté, invisible à l’œil nu. Ils se faufilent et j’hésite à continuer. Quel dilemme ! Dois-je m’y rendre, malgré le tabou suprême ? Mais je n’ai plus le temps de tergiverser, je les suis. Impossible d’allumer ma lumière sous peine d’être repéré. Je tâtonne, guidé par la lueur lointaine de leurs lampes. Je ne dois pas me laisser distancer, je ne pourrai jamais revenir sur mes pas dans ce dédale ! L’excitation du début à fait place à de l’incompréhension mêlée à une forte inquiétude. Ou vais-je déboucher ? Qu’est-ce qui va m’arriver, maintenant que j’ai franchi les limites du territoire autorisé ? J’enfreins les règles, je suis certain qu’ils vont vouloir faire de moi un exemple. Malgré ma peur et mes regrets, je continue inexorablement, comme si ma tête et mon corps étaient dissociés dans leurs décisions. Tout à coup, une forte lumière m’éblouit. Désorienté, je cligne des yeux un moment et m’appuie contre la paroi la plus proche, afin de me stabiliser, je n’ai plus de repères. L’air frais caresse mon visage et emplit mes poumons. C’est tellement agréable ! Mais quand je réalise ce que cet acte signifie, ma gorge se serre, la panique m’envahit : je suis à la surface, je n’ai aucun masque ni protection, je vais mourir ! Je n’ai pas dit adieu à ma mère ni à mes amis, je n’ai presque rien vécu et je suis condamné ! Je suffoque, me tiens le gosier et tente vainement de retenir mon souffle, alors que j’ai déjà inhalé l’air contaminé l’instant d’avant. Je retourne dans le souterrain et m’affale contre la paroi, terrorisé à l’idée de mourir. Ma main, plaquée contre le mur, touche le relief d’une poignée. Est-ce une issue ? J’éprouve le besoin irrépressible de me gratter le cou, comme pour ôter les agents polluants. Mais je ne tiens plus, mes poumons se gonflent et je ne peux plus m’empêcher de respirer de nouveau. Et là… rien ne m’arrive. Mes bronches ne ressentent aucune brûlure, mes muqueuses ne sont pas irritées et l’air de l’extérieur est même très agréable à exhaler. Je vis encore ! Je suis soulagé et confus. Comment est-ce possible ? Sans le vouloir, j’actionne le loquet et découvre une petite pièce encombrée par des dizaines de cartons. J’en ouvre plusieurs, poussé par ma curiosité : ils contiennent des masques FFP2, des centaines de masques ! Qui les a cachés là ? Qui avait intérêt à simuler une pénurie ? Je prends quelques secondes pour réfléchir. Malgré mon incursion à l’extérieur, je ne suis pas mort. On nous a menti sur la qualité de l’air ! Quelle est l’utilité de dissimuler une telle information et de dérober les protections qui nous auraient permis de nous en rendre compte ? Cette révélation me révolte et me pousse à l’investigation. Je me dirige à nouveau vers la sortie et cligne des yeux, le temps de m’habituer à cette soudaine luminosité. Je suis stupéfait : l’extérieur a radicalement changé. Des maisons magnifiques ont pris la place des immeubles miteux et je découvre des parcs, des allées fleuries et des automobiles luxueuses. Des voitures ! Je n’en ai pas vu depuis dix-sept ans. J’aperçois les trois lascars que je poursuivais, encore visibles, au loin. Ils ont ôté leurs cagoules et marchent dans l’avenue. Je continue ma filature, bouleversé par mon constat. Il y a de la vie à la surface ! Les conditions semblent même irréelles. Les maisons semblent tout droit sorties des plus beaux quartiers de la cote d’azur : piscines à débordement, terrains immenses... Tandis que sous terre, nous nous terrons dans des habitations minuscules, respirons un air vicié. Ils nous mentent depuis des années, nous confinent sans vergogne !


Voilà donc la zone interdite, celle où se prélassent nos dirigeants et leurs amis ! Depuis combien de temps vivent-ils dans ce paradis ? Plusieurs années, assurément. J’ai envie de mettre le feu à leurs résidences, de cogner dans leurs voitures allemandes. Je suis tellement décontenancé que je passe près des trois lascars, alors qu’ils pénètrent dans l’une de ces demeures de conte de fées. Je me cache dans un recoin de la haie, bien décidé à en savoir plus. Deux d’entre eux s’installent sur des chaises longues, au bord d’une piscine, tandis que le troisième revient avec de l’alcool. Ils trinquent :

— Aux ploucs d’en dessous ! crie le premier

— Oui, aux ploucs d’en-dessous et à nos tags d’enfer ! reprennent ses camarades.


La honte m’envahit alors. Combien d’autres personnes connaissent notre situation et se moquent de notre crédulité ? J’ai envie de les affronter, de leur demander des comptes, mais si je me dévoile, que va-t-il m’arriver ? La meilleure chose à faire est de retourner dans le tunnel, afin de prévenir mon peuple de cette supercherie. Si nous venons en nombre, notre action aura plus de poids. J’entends l’un des jeunes gens héler un homme qui entretient un massif de fleurs.


— Et toi là, le mongol ! Fais moins de bruit avec tes cisailles ! Si tu n’es pas capable de faire ton travail correctement, je te renvoie au goulag, et j’en commande un autre pour demain.

Ses propos attisent ma curiosité : Ils incarcèrent des hommes, sans doute dans de terribles conditions, vu l’appellation… Celui auquel il s’adresse lève la tête : je le reconnais, il s’agit de mon ancien voisin, enlevé depuis plus d un an. Que fait-il là ? Les disparus ne sont donc pas morts ? Je tends l’oreille tandis que l’adolescent raconte à ses amis :


— Celui-là, mes parents sont allés le choisir dans le goulag, mais apparemment, ce n’est pas une affaire !

— Il faut les tenir en laisse ces mecs-là, sinon, ils font n’importe quoi ! Une fois, on en a eu un qui venait à peine d’arriver d’en dessous. Son rendement était quasi nul ! Mon père l’a fouetté et l’a amené direct au goulag. Là, ils l’ont mis au trou pendant une semaine et la fois d’après, quand ils nous l’ont renvoyé, il faisait enfin un boulot correct !

— C’est comme des animaux, si on loupe le dressage au départ, ils deviennent hargneux. Il paraît qu’ils peuvent même te mordre !


Je suis sidéré. Ils nous considèrent comme des êtres inférieurs, des prisonniers que l’on maltraite à loisir. Où est ce fameux goulag ? Je scrute les alentours et aperçois de hauts murs, surplombés de barbelés, à quelques rues de là. Je continue ma course jusqu’à ce qu’un mirador se détache clairement. Voilà où ils parquent nos disparus. Je ne peux pas le croire ! Je dois prévenir les miens, je me précipite vers l’issue, j’y suis presque quand j’entends :


— Haut les mains, retourne-toi doucement ou je te colle une balle en pleine tête !

Cette voix… Ce n’est pas possible… Je dois me tromper ! Je pivote et, en trois secondes, la déception et la peur d’être pris sont balayées par une joie immense : mon père est en face de moi. Son visage marque la surprise :

— Fils ?

— Oui papa, c’est moi. Tu es vivant, je le savais ! crie-je en m’élançant vers lui pour l’embrasser.


Il m’arrête d’un geste et désigne son arme. Il s’est empâté, ses cheveux grisonnent maintenant. J’ai tellement envie de rattraper le temps perdu ! J’en oublie toute précaution.

— Que fais-tu ici ? Tu as été enlevé ? Tu t’es échappé du goulag ?

. — Non, pas du tout ! Je suis policier, moi aussi. Je suis si content de te retrouver, maman va revivre ! Tu nous as manqué… Viens avec moi, allons révéler au monde d’en bas qu’une vie est possible à la surface. Nous allons dévoiler cette manipulation ! Suis-moi, ne retourne pas dans le goulag !


— Dans le goulag ? Mais je n’y habite pas ! Je fais partie de l’élite à présent, je suis le chef des forces armées, ici. C’est une sacrée promotion, je ne pouvais pas la refuser. En bas, j’étais confiné, étouffé. Ici, je renais ! J’ai une grande maison, une femme magnifique et deux beaux enfants. Je suis au paradis. Comprends-nous, on ne va pas polluer notre environnement avec les gens d’en-dessous. Dans ce lieu, il n’y a pas de SDF dans les rues, il n’y a pas de smicards dans des immeubles mal famés et personne ne nous reproche notre mode de vie.


— Mais vous enfermez des hommes dans des goulags, vous les traitez comme des esclaves !

— Dans l’histoire, il y a toujours eu des individus supérieurs, et d’autres faits pour les servir. C’est dans l’ordre des choses. Mais cela ne m’étonne pas que tu ne comprennes pas. Je te revois avec plaisir, fils, mais tu n’aurais pas dû venir… C’est dommage.


Je ne reconnais pas l’homme devant moi. Je l’ai idolâtré, j’ai passé des années à tenter de vivre avec son absence pour cet homme suffisant et antipathique ? Les larmes affluent, ma gorge se serre. J’ai l’impression d’être un enfant que son père abandonne, sans se retourner. Je me dirige doucement vers le tunnel, mais il m’interpelle :


— Où vas-tu ? Je ne t’ai pas dit de baisser les bras, ni de bouger !

— Alors, tu en es là ? Tu vas expédier ton propre fils au goulag ?

— Je ne peux pas t’envoyer au goulag. Tu dirais que tu es mon fils et ruinerais mes efforts.

Il vise alors mon front, et j’entends nettement la détonation avant de m’effondrer.



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